Résumé

Les forces spéciales ont participé à tous les conflits récents démontrant un savoir-faire hors du commun et des compétences spécifiques. Leur expertise et leur capacité d’adaptation les a poussé à tirer leur force dans l’innovation afin d’optimiser leurs techniques de combat et équipements. C’est dans ce contexte que s’est imposé le GEOINT[1] dans le milieu des opérations spéciales. Véritable outil géo-décisionnel s’appuyant sur la fusion du renseignement de différentes origines, le GEOINT permet de représenter et comprendre la complexité d’un environnement opérationnel dans le but de planifier et accomplir des opérations efficaces.

Introduction

Grande doctrine émergente de ces dernières années dans le monde du renseignement, la « Geospatial Intelligence » est l’aboutissement des multiples retours d’expériences issus des théâtres d’opérations contemporains. Au cours des dernières années, la numérisation des champs de batailles et l’utilisation croissante des satellites ont permis la montée en puissance de la cartographie numérique, de l’imagerie spatiale et des systèmes de positionnement par satellite, faisant du GEOINT un domaine incontournable pour la conduite d’opérations aujourd’hui.

Le GEOINT permet la description numérique d’un territoire physique ou de phénomènes à travers l’utilisation et la mise en relation d’une grande quantité de données géolocalisées. Mêlant à la fois sources ouvertes et classifiées ainsi que les domaines de la géographie et du renseignement, le GEOINT offre une vision multicouche d’un environnement. L’association de données sous un référentiel unique permet de valoriser des informations pertinentes en les replaçant dans un contexte global. La corrélation spatiale ou spatio-temporelle de ces données permet d’approfondir la compréhension d’un territoire et de ses enjeux.

image12

La quantité croissante d’informations collectées souligne l’importance de la prise en compte de la pertinence et la validité de ces informations ainsi que de leurs évolutions. Cette dimension temporelle fait du GEOINT un outil d’analyse complet, permettant la prise en compte de la périodicité de phénomènes localisés sur un territoire, qu’ils soient éphémères ou durables.

D’une manière générale, le GEOINT contribue à l’optimisation de l’exploitation de l’information géographique ainsi que de l’imagerie, en rendant possible la création d’une « Common Operation Picture » (COP). Il est essentiel de comprendre la transversalité du GEOINT et sa capacité de fédération de services, par le partage à différents acteurs d’une même vision d’un territoire en leur permettant d’échanger des informations géolocalisées et d’accéder aux données dont ils ont besoin : un véritable plus dans les opérations conjointes d’aujourd’hui.

Les besoins des forces spéciales

De par la variété de leurs déploiements et la sensibilité de leurs missions, les forces spéciales sont de grandes consommatrices en informations géolocalisées et données images pour planifier et soutenir leurs opérations. C’est la raison pour laquelle le GEOINT occupe une place importante dans les forces spéciales françaises aujourd’hui, en apportant des réponses par le biais de produits ou analyses adaptées au spectre de leurs missions.

Véritable outil géodécisionnel, le GEOINT permet d’appréhender efficacement des environnements nouveaux et de localiser les menaces auxquelles les forces spéciales peuvent faire face afin d’anticiper et définir des modes d’actions. Depuis de nombreuses années déjà, les forces spéciales françaises mettent en œuvre des systèmes d’informations géographiques (SIG) afin de créer des produits spécifiques à leurs besoins, apportant ainsi une meilleure compréhension des environnements dans lesquels elles sont déployées. On retrouve le GEOINT dans toutes les phases d’une mission opérationnelle (préparation, suivi et restitution), elle contribue à faciliter les échanges entre les différents niveaux décisionnels.

Les missions des forces spéciales impliquent le besoin permanent d’adapter leurs équipements afin d’optimiser leur capacité d’action et garder l’avantage face à leurs adversaires. Ce qui est vrai pour l’équipemeimage1nt l’est également pour le renseignement. Les forces spéciales ont développé une véritable culture de l’innovation pour acquérir les outils et savoir-faire dont elles ont besoin. Par ailleurs, les méthodes et technologies permettant de collecter des informations, exploiter et diffuser le GEOINT ont beaucoup évolué ces dernières années et la nécessité de bénéficier de données actualisées de grande précision s’est accrue.

Également considéré comme un outil d’action, le GEOINT permet de valoriser les multiples compétences des combattants des forces spéciales. Le GEOINT permet d’alimenter l’ensemble des systèmes mis en œuvre par les groupes actions tels que les systèmes d’informations géographiques métiers pour la planification tactique, les récepteurs GPS, les drones tactiques, et autres équipements spécifiques.

Dans certains domaines d’application, les données issues du GEOINT ont une importance stratégique, elles assurent aux forces spéciales des capacités uniques facilitant l’engagement de moyens aériens dans la profondeur. Que ce soit pour des actions de ciblage ou de reconnaissance de terrains sommaires pour permettre le poser d’aéronefs, des produits géographiques et images spécifiques sont mis en œuvre. Ils permettent d’extraire des coordonnées ou prendre des mesures très précisément. Ces données critiques engagent les opérateurs sur leur fiabilité et leur niveau de précision, l’erreur d’un produit doit être quantifiable dans les 3 dimensions.

La qualité des données

La qualité des données issues du GEOINT est un élément essentiel qui nécessite d’être maîtrisé afin de garantir la fiabilité des données utilisées ainsi que la qualité du renseignement diffusé. Comme pour toutes les autres données, la qualité des informations géospatiales dépend de la qualité interne (du producteur des informations) et de la qualité externe (point de vue de l’utilisateur des informations)[2]. Pour le producteur, la qualité des informations est une question de précision, de cohérence et d’exhaustivité; pour l’utilisateur, elle est déterminée par la concordance entre les informations et ses besoins (accessibilité, pertinence, exhaustivité, actualité, facilité de compréhension).

La maîtrise de ces données et de leur origine est cruciale pour les forces spéciales, l’utilisation de données de mauvaise qualité sans connaissance de leur origine ou de leur niveau d’actualisation pour la planification d’opérations peut avoir un impact opérationnel déterminant voir parfois lourd de conséquences.

L’emploi d’analystes est nécessaire pour exploiter au mieux et filtrer la grande quantité d’informations et renseignements collectées par les capteurs mis à disposition des forces spéciales. Leur travail permet d’expertiser les données et garantir leur fiabilité afin qu’elles puissent être utilisées sur le terrain dans les meilleures conditions.

Une cellule GEOINT spécialisée

Cette capacité avec les potentiels d’enrichissement mutuel des données des différentes structures de renseignement justifie qu’il existe une infrastructure spécifique dédiée à l’expertise du GEOINT. Celle-ci permet d’administrer l’ensemble des données qui composent la COP et d’assurer une actualisation régulière ainsi que la cohérence des données grâce notamment, à la mise en place d’un axe image.

C’est le rôle que tient la cellule GEOINT dans un dispositif de FS, on y produit des analyses et du renseignement à fin d’action en assurant une grande réactivité. Les spécialistes y traitent les données issues des différents capteurs mis en œuvre sur un théâtre d’opération afin d’apporter un appui aux opérateurs en leur fournissant des produits finalisés. Ces produits sont extraits des informations issues des différents capteurs, ils sont adaptés en fonction des besoins des opérateurs et de leurs missions. De l’imagerie satellite aux flux vidéos provenant de drones (Full Motion Vidéo), les produits qui résultent du traitement des analystes doivent être compatibles avec l’ensemble des matériels mis en œuvre par les des groupes actions (récepteur GPS, outils SIG Métier, systèmes d’armes, Drones) et faciliter leur travail.

Le rôle des spécialistes du GEOINT ne se limite pas uniquement à la réalisation de produits spécifiques et à la mise en oeuvre de systèmes d’informations géographiques. Leur insertion au plus près des groupes actions leur permet de mieux cerner les différents besoins et d’apporter leur soutien pour l’élaboration des modes d’action, de la préparation tactique ainsi que du suivi de missions d’où la particularité de la cellule GEOINT qui, située au niveau du J2 (Rens) d’un groupement de forces spéciales (GFS) interagi régulièrement avec le J3 (Ops).

image6Bien compris par les Forces Spéciales Air, le besoin de créer une cellule spécialisée dans l’imagerie et l’information géographique est intimement lié aux missions du CPA10[3] et de son expertise du domaine aéronautique (appui aérien, reconnaissance de terrain de poser d’assaut, reprise de zone aéroportuaire, etc…). Aujourd’hui reconnu par le Commandement des Opérations Spéciales pour son expertise dans ce domaine, le CPA10 a su tirer profit à la fois du GEOINT et de l’IMINT[4] pour valoriser les échanges interarmes avec les autres entités du Commandement des Opérations Spéciales et développer des outils adaptés au spectre de ses missions.

Des outils spécifiques

L’emploi de systèmes d’informations géographiques s’est très vite généralisé au sein des forces spéciales pour tirer parti du GEOINT, ils sont aujourd’hui omniprésents. Néanmoins leur utilisation n’est pas sans contrainte. En effet, souvent peu intuitifs et non adaptés aux conditions d’utilisation sur le terrain, ces systèmes demeurent souvent peu accessibles auprès des utilisateurs non spécialistes du domaine. Cette problématique a largement contribué à la naissance des SIG à vocation militaire aussi appelés par nos amis anglo-saxons « MGIS » (pour « Military Geographic Information Systems »).

Ces logiciels sont le fruit de différents retours d’expériences issus des opérations spéciales, ils possèdent des fonctionnalités et une interface adaptés à leur cadre d’emploi. C’est dans ce contexte précis qu’est né le concept de SCARABEE[5] au CPA10. Dès 2006, cet outil a permis de marquer un tournant décisif sur le rôle et l’emploi d’outils GEOINT au sein des forces spéciales en permettant la transmission directe d’informations géolocalisées utiles à la compréhension de la SITAC[6] par un équipage en vol.

Ce logiciel a été suivi par le projet ALLIANCE[7] développé par l’Armée de l’Air, ainsi que plus récemment par le projet TANATOS[8], imaginé par un spécialiste IMINT/GEOINT du CPA10, véritable SIG tactique dédié aux opérations spéciales qui donnera naissance par la suite à la DELTA SUITE[9] de la société Impact. Ce logiciel métier regroupe l’ensemble des fonctionnalités SIG nécessaires aux missions des Forces Spéciales avec une interface conçue spécifiquement pour le terrain.

Bien d’autres projets innovants liés au GEOINT et soutenus par la défense ont vu le jour afin d’améliorer l’intégration et le partage du renseignement géolocalisé auprès des groupements de forces spéciales, c’est notamment le cas du projet BULDOG[10] qui permet de centraliser et partager les données tactiques. Cette culture de l’innovation a permis de faire évoluer les outils et méthodes d’exploitation du GEOINT au cours des dernières années pour les forces spéciales.

Perspectives

Précis et rigoureux, il est aujourd’hui établi que l’apport du GEOINT est devenu incontournable pour les forces spéciales, la « Geospatial Intelligence » permet d’apporter un appui efficace à tous les niveaux décisionnels. Le développement d’outils spécifiques a permis une meilleure intégration et diffusion de l’information géographique et de l’imagerie aux différents niveaux décisionnels d’un groupement de forces spéciales, tout en facilitant les échanges entre chaque entité.

Les évolutions technologiques actuelles et futures vont permettre d’améliorer davantage cette intégration du GEOINT auprès des utilisateurs et offrir de nombreuses perspectives dans la fusion du renseignement de toutes origines. L’avènement du « Big Data[11] », de « l’Open Data[12] » ainsi que l’ère des objets connectés présage un avenir radieux au GEOINT. Les forces spéciales devront s’adapter et développer de nouvelles capacités pour relever les challenges à venir et traiter le véritable déluge d’informations géolocalisées attendu dans les prochaines années, ceci permettra d’anticiper et apporter une nouvelle compréhension des menaces de demain auxquelles les forces spéciales devront faire face.

Jean-Philippe Morisseau

Bibliographie

  1. BASSET « L’intégration air sol – Le domaine des Forces Spéciales Air », Mémoire, 2012
  2. BANERJEE, « GEOINT: Enhancing combat power » Geospatial Intelligence magazine, mai-juin 2014, pp.18-22.
  3. HODGES « Special operations, specials missions » Trajectory magazine, 2013. Disponible sur: http://trajectorymagazine.com/got-geoint/item/1720-special-operations-special-mission.html

 

[1] Geospatial Intelligence : Renseignement Géolocalisé

[2] Issai 5510 appendix

[3] Commando Parachutiste de l’Air n°10

[4] Imagery intelligence : renseignement d’origine image

[5] SCARABEE : Système de Communication Aéroterrestre, de restitution, d’Acquisition et de Bibliothèque Embarquée. Plugin du SIG Géoconcept développé par le CPA10 en 2006. Scarabee permet d’échanger par radio une situation tactique avec un équipage en vol.

[6] SITAC : Situation Tactique

[7] ALLIANCE : Applicatif Logiciel Interopérable d’Aide Numérique sur Calculateur Embarqué. Successeur de Scarabee développé par le Centre des Systèmes d’informations Opérationnel (CSIO) de l’Armée de l’Air.

[8] TANATOS : Traitement Applicatif Numérisé d’Adapté au Terrain et aux Opérations Spéciales. SIG Tactique soutenu par la mission innovation et participative.

[9] DELTA SUITE : La DELTA SUITE  est un MGIS offrant un ensemble de fonctionnalités adapté à une utilisation par les opérationnels sur le terrain. Elle se compose d’un ensemble de fonctionnalités de base et de trois applicatifs métier spécifiques : les applicatifs métier « Cartographie », « Navigation » et « J-FIRE »

[10] BULDOG : Base de données Unique et Liaisons de Données pour les Outils Géographiques. Projet soutenu par la mission innovation et participative visant à centraliser et partager les données tactiques sous un format unique et interopérable.

[11] Ensemble de données très volumineux, on parle également de « megadonnées »

[12] Données « ouvertes »

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