Imaginé en 2002 par l’ancien directeur de la National Security Agency (NSA), le Général Michael Hayden, le concept de la GEOCELL s’est concrétisé dès 2004 en rassemblant à la fois des équipes de la NSA et de la NGA. Leur mission était de collecter et produire des analyses multi-INT au niveau le plus tactique, fusionnant à la fois le GEOINT et SIGINT, un concept révolutionnaire à l’époque.

Cette coopération entre la NSA et la NGA a tenu un rôle déterminant dans la montée en puissance du GEOINT, son concept à mis la lumière sur le potentiel apporté par la fusion de savoir-faire issus de différentes disciplines du renseignement pour soutenir des opérations en produisant du renseignement précis à fin d’action.

220px-michael_hayden2c_cia_official_portrait« Partager des informations entre agences au niveau du produit n’était plus adapté pour alimenter les opérationnels en temps et en heure. L’interconnexion des silos de données entre différentes disciplines du renseignement sont aujourd’hui un impératif pour apporter une meilleure compréhension collective à n’importe quel étape du processus de l’élaboration du renseignement, c’est la raison pour laquelle le partage des informations doit intervenir dès la phase de collecte des données. » Général Michael Hayden, ancien directeur de la NSA

Le terme de GEOCELL reprend le nom donné aux box de 1° carré utilisés par l’US Air Force (dont Hayden est originaire) pour les analyses de ciblage. Le terme n’a pas été choisi au hasard, car si le concept de la GEOCELL s’est avant tout imposé avec la réalisation de produits et analyses Multi-INT en quasi temps réel, son utilité va très vite s’avérer redoutable pour la conduite d’opération de ciblage.

Une nouvelle approche

Avec l’invasion de l’Irak en 2003 et la rapide désintégration des conditions sécuritaires d’après guerre du pays, la NSA commença a déployer des équipes auprès des brigades de l’US Army et des Marines pour identifier et cibler les insurgés et terroristes. Ces unités se nommaient Tactical Cryptoplogic Support Teams. Même si les commandants d’unités n’avait pas de connaissances préalables sur ce que la NSA faisait, ils en ont très vite demandé d’avantage de l’agence lorsqu’ils ont compris l’intérêt d’intégrer leurs capacités.

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La NSA a ensuite constitué une première équipe dans les sous-sol de son quartier général avec des analystes et techniciens de la NGA. Baptisée Geolocation Cell ou Geo cell, son but était de suivre des individus géographiquement, et en temps réel. Le succès du programme a rapidement amené la NSA a déployer ces équipes au plus près des unités en Irak et en Afghanistan.

access_guideSi la GEOCELL se démarque par une approche novatrice, elle puise son inspiration dans un concept de guides touristiques à succès créés par le designer, architecte et cartographe Richard Saul Wurman dans les années 80. Ce guide innovait en présentant à la fois des informations pratiques et observations culturelles sur des zones géographiques ne dépassant pas la taille de quartiers, le tout avec un design travaillé et des informations organisées géographiquement pouvant être facilement appréhendées par le lecteur.

Wurman était obnubilé par la « simplification des choses »

C’est avec cette philosophie que la collaboration entre SIGINT et GEOINT fût chargée de produire des analyses multi-INT directement au profit des utilisateurs, en raccourcissant le processus traditionnel de production du renseignement. L’objectif recherché était d’obtenir un renseignement précis, offrant la meilleure compréhension de la situation au niveau décisionnel approprié, qu’il s’agisse de la division, du régiment, de la brigade etc…

« Ce qui s’est passé à la GEOCELL était quelque chose de presque miraculeux, les analystes s’appuyaient les uns sur les autres pour conduire des analyses post-production. Ils ne comparaient pas uniquement ce qu’ils avaient produits, ils ce sont réellement mis à comprendre les nuances de ce qu’ils avaient déjà en main. » John C. Inglis, Sous-Directeur, National Security Agency.

L’apport de la fusion multi-INT a également permis d’optimiser l’utilisation des capteurs à travers une coordination des efforts pour la planification des moyens de collecte des deux agences. A travers cette collaboration, les analystes ont gagné en perspectives grâce à la complémentarité de ces disciplines du renseignement. Il est arrivé que les analystes chargés du recueil de données puissent échanger avec les analystes pour orienter leurs capteurs. Le renseignement issu d’une écoute pouvait par exemple conduire à la programmation d’un satellite afin d’obtenir une image pertinente de la zone d’intérêt.

Soutenir les opérations

Le rôle de la GEOCELL a été d’assurer le traitement des informations de la NSA en fournissant un renseignement proche du temps réel aux forces de la coalition en Irak et en Afghanistan, et ce 24h/24, 7j/7.

La GEOCELL partageait ses informations sur un serveur cartographique web accessible via le portail de l’Iraq Theater Analysis Cell (ITAC) sur le réseau Intelink et permettait aux clients ou partenaires de la NSA de sélectionner, visualiser et analyser les données des activités de communications géolocalisées (Personnal Communications Systems – PCS) sur le territoire Irakien et régions limitrophes.

La GEOCELL était en charge de produire un certain nombre d’analyses et de rapports d’activités afin d’identifier des « pattern » et suivre des individus en Irak, d’améliorer la connaissance de la situation globale ainsi que d’apporter une soutien aux troupes sur le terrain. La GEOCELL pouvait être amenée à retransmettre en temps réel ces informations du terrain jusqu’aux officiels de la maison blanche.

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La surveillance menée par la GEOCELL permettait plus particulièrement d’alerter en quasi temps réel sur les communications associées aux leaders Irakiens et autres High Value Targets (HVT), détection de changement et veille sur les menaces sur plus de 600 zones d’intérêts des CENTCOM et EUCOM.

specops-large_zps6e34dd3aLa GEOCELL était en étroite coordination avec le National Security Operations Center (NSOC), l’US Army Intelligence and Threat Analysis Center (ITAC) et d’autres agences qui appuyaient des opérations en Irak afin d’assurer une disponibilité continue des informations.

Ce sont les forces spéciales américaines et plus particulièrement le Joint Special Operation Command (JSOC) qui ont vu à travers la GEOCELL un outil remarquable pour obtenir du renseignement à fin d’action et accomplir des missions de ciblage.

Les missions de ciblage

La GEOCELL a tenu dans le plus grand secret un rôle de premier plan dans la conduite de missions de ciblage au cours des conflits en Irak et en Afghanistan. En effet, il était fréquent que le suivi et la localisation d’individus par le biais des capteurs de la NSA serve à diriger des frappes contre des HVT, les téléphones cellulaires des individus ciblés servant directement de balise de ciblage. Pour cela, la NSA était en contact via des « chat room » avec des officiers de l’armée américaine et de la Central Intelligence Agency (CIA) qui dirigeaient les opérations sur différents théâtres, les moyens mis en place par la GEOCELL on servi a partager la localisation des interceptions.

Pour arriver à ses fins, la NSA utilisait les antennes de communication des réseaux de téléphonie mobile et fournisseurs d’accès internet. L’agence a également équipé des drones et autres appareils avec un dispositif permettant de créer une « tour de transmission virtuelle » ayant la capacité de forcer n’importe quel téléphone ciblé de se connecter sur cette antenne sans que son utilisateur s’en rende compte.

Des drones Predator ont été équipés d’un pod spécifique permettant de géolocaliser avec précision les interceptions SIGINT. Le dispositif de géolocalisation connu sous le nom de code GILGAMESH a été déployé en Irak dès le mois de décembre 2004 puis en Afghanistan par la suite dans le plus grand secret. Ce système intégrait sur une même plateforme, une boule optronique permettant de transmettre un flux vidéo FMV, un moyen de géolocalisation SIGINT et le système d’arme du drone pouvant emporter des missiles Hellfire.

Une devise a rapidement été adoptée par la GEOCELL: “We Track ’Em, You Whack ’Em.” (Traduction : « On les suit, vous les frappez« )

Lors du conflit en Afghanistan, les tours de communications de la téléphonie mobile étaient régulièrement désactivées la nuit sous la pression des insurgés afin de nuire aux capacités de localisation SIGINT de la coalition, le système GILGAMESH permettaient alors d’assurer la continuité et localiser des téléphones cellulaires avec leurs propriétaires.

Une expérience payante

Aujourd’hui dissoute, la GEOCELL aura marqué par son innovation et son approche pragmatique de la fusion multi-INT. Le concept de la GEOCELL a fait avancer le renseignement du « besoin de savoir » au « besoin de partager ». Car le partage est aujourd’hui plus important que par le passé et les technologies le permettent désormais.

L’impact immédiat qu’aura eu la GEOCELL sur la production dynamique de renseignement de qualité au profit des forces sur le terrain n’est pas passé inaperçu. Ce programme de coopération et de collaboration entre deux grandes agences du renseignement fait partie intégrante de la transformation qui a modifié la nature de la communauté du renseignement.

Tout grand changement au sein d’une organisation est toujours compliqué à mettre en oeuvre et s’inscrit souvent sur le long terme. Mais ces changements peuvent être la clé d’un gain en efficacité. La transformation amorcée par la création de la NGA et la montée en puissance du GEOINT le prouve aujourd’hui, les Généraux Clapper et Hayden ont peut-être été les pionniers de ce processus.

Jean-Philippe Morisseau

Bibliographie

  1. HOUSWORTH G. « GeoCell: a map, a narrative and a stopwatch for acts of war, acts of god and acts of commerce », http://spaces.icgpartners.com/index2.asp?NGuid=82DC6D7C132846D7AA8CE7E1620A63AC

  2. REID H. « GEOINT 2004: Leveraging Technology in a new Era of Cooperation within the Intelligence Community » Directionmag, http://www.directionsmag.com/entry/geoint-2004-leveraging-technology-in-a-new-era-of-cooperation-within-the-in/123614

  3. SCAHILL J., GREENWALD G. « The NSA’s secret role in the u.s. assassination program » https://theintercept.com/2014/02/10/the-nsas-secret-role/
  4. GELLMAN B., SOLTANI A. « NSA tracking cellphone locations worldwide, Snowden documents show » Washington Post, https://www.washingtonpost.com/world/national-security/nsa-tracking-cellphone-locations-worldwide-snowden-documents-show/2013/12/04/5492873a-5cf2-11e3-bc56-c6ca94801fac_story.html?utm_term=.0a92bec01f0b
  5. Snowden Archive « GEOCELL Supports IRAQI FREEDOM », https://theintercept.com/snowden-sidtoday/2829963-geocell-supports-iraqi-freedom/

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2 réflexions sur “La GEOCELL: Un concept en avance sur son temps

  1. Article très intéressant, vous soulignez avec exactitude le rôle remarquable du GEOINT dans la conduite des opérations et l’intérêt majeur de la fusion du renseignement multicouche.
    Péron Pascal

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