Dans le contexte du GEOINT, la mobilité ou « nomadisme » implique la mise en oeuvre de solutions cartographiques permettant de visualiser, d’exploiter et de collecter des données depuis un environnement extérieur afin d’appuyer des décisions ou conduire des actions opérationnelles. Si l’arrivée des services cartographiques web ont permis de démocratiser la géographie numérique ainsi que l’imagerie spatiale et aérienne au près d’un grand nombre d’utilisateurs au début des années 2000, les outils mobiles ont quant à eux permis d’étendre leur usage en dehors du bureau et d’assurer la continuité de l’information lors de nos déplacements. Les solutions mobiles représentent un double enjeu pour les forces armées et acteurs de la sécurité publique, elles vont à la fois permettre aux utilisateurs d’accéder à de nombreux contenus relatifs à leur environnement ainsi qu’à leur situation tactique, garantissant ainsi leur supériorité informationnelle face à de potentiels adversaires. Elles vont également permettre aux utilisateurs de contribuer à la compréhension de la situation en créant des informations à haute valeur opérationnelle.

A la croisée des chemins, les outils cartographiques mobiles sont de véritables multiplicateurs de force et concentrent aujourd’hui une grande majorité des usages. Ces outils mobiles viennent répondre à une variété de besoins émanant à la fois du grand public et des professionnels de tous bords, ils ouvrent des possibilités quasiment aussi nombreuses que le nombre d’espaces physiques que l’on peut visiter avec ces solutions. Combinés à des moyens de communication et de positionnement, ils se révèlent être des outils puissants, capables de répondre à des problématiques opérationnelles complexes tout en facilitant les échanges d’informations en temps réel. Dans les domaines de la Défense et de la Sécurité, l’importance de la mobilité des solutions cartographiques n’est plus à démontrer, ces dernières élargissent la capacité d’action et contribuent à une meilleure compréhension de l’environnement tactique, quel que soit la distance des engagements.

La révolution de la mobilité

Pour mieux comprendre l’essor de la mobilité, il faut revenir quelques années en arrière. Dès la fin des années 90, la miniaturisation de l’électronique a permit la conception d’appareils plus léger et peu encombrants, possédant à la fois des capacités de calcul, de stockage et de visualisation suffisantes pour y exécuter des applications cartographiques. Des  ordinateurs portables aux organiseurs personnels (ou PDA), sans oublier l’arrivée des smartphones en 2007, la constante évolution de ces nouveaux outils vont contribuer à rendre la mobilité accessible à tous.

Un autre événement sera également déterminant dans le développement des solutions cartographiques mobiles, il s’agit de la levée de la dégradation volontaire des signaux GPS (Selective Availability) qui sera décidée en mai 2000 sous l’administration Clinton. Cet événement marque le début d’une nouvelle ère qui démocratisera la géolocalisation auprès du grand public et qui facilitera le développement d’applications tirant profit du positionnement par satellite. Les outils de navigation routière seront particulièrement prisés et donneront naissance à l’ère des smartphones à de nouveaux concepts innovants, tels que l’outil de navigation collaboratif WAZE, qui permet à la fois aux utilisateurs de partager des informations et de tirer profit de leur positionnement pour cartographier le trafic routier en quasi temps réel.

Les armées verront en premier lieu la mobilité se développer à travers les solutions de commandement et de contrôle C2, afin de faciliter le partage et la visualisation d’information situationnelles communes en temps réel et à différents échelons. Que ce soit dans le cockpit d’un avion, au volant d’une jeep ou sur le terrain, les combattants ont besoin, comme dans le monde civil où les usages sont de plus en plus tournés vers la mobilité, de partager et échanger des informations relatives à leur environnement.

La mobilité, un atout pour les armées

Confrontées à des défis de plus en plus complexes sur les théâtres d’opérations, les forces armées ont rapidement adoptées les outils mobiles pour faire face aux nombreuses contraintes des champs de batailles modernes. Malgré l’inadaptation de la plus part des solutions cartographiques de l’époque face à la mobilité, l’adoption de certains SIG bureautiques permettra d’appuyer un grand nombre d’opérations dès le début des années 2000. Navigation, désignation, reporting, dérive sous voile, suivi des forces amies ou ennemies, les applications cartographiques mobiles vont répondre aux nombreux besoins des forces armées et vont permettre d’afficher différents types de contenus (produits cartographiques divers, orthophotos satellites ou aériennes actualisées, données thématiques relatives à l’environnement d’engagement) améliorant ainsi grandement l’efficacité opérationnelle des équipes engagées sur le terrain.

La combinaison des solutions mobiles avec les équipements des combattants vont vite révéler leur potentiel pour augmenter l’efficacité des forces sur le terrain.

Les forces spéciales feront parti des early adopters de ces outils mobiles et chercherons rapidement a en étendre les capacités en les interconnectant à leurs récepteurs GPS et leurs réseaux radios afin de partager des informations de qualité le plus rapidement possible. La combinaison des solutions mobiles avec les différents équipements des combattants vont vite révéler leur potentiel pour augmenter l’efficacité des forces sur le terrain. De la navigation à la remontrée automatique de position jusqu’à la fluidification du partage d’informations géolocalisées, les outils cartographiques mobiles vont permettre aux forces armées de mieux coordonner leurs actions, gagner en précision et économiser un temps précieux pour atteindre leurs objectifs.

Certaines unités n’hésiteront pas à développer leurs propres solutions mobiles pour répondre aux spécificités de leurs missions. C’est notamment le cas de l’outil SCARABEE développé en interne par le Commando Parachutiste de l’Air n°10 (CPA10) en 2006, pour permettre aux JTAC de partager directement une situation tactique avec les pilotes, tout en limitant les erreurs d’interprétation. Les réflexions sur la mobilité conduiront d’ailleurs des membres de cette prestigieuse unité à créer la DeltaSuite, un outil cartographique mobile dédié aux missions des forces spéciales qui est actuellement employé par l’ensemble des unités du Commandement des Opérations Spéciales (COS).

La mobilité transforme l’environnement tactique

La gain opérationnel de ces nouveaux outils mobiles est indiscutable. Ils permettent d’alimenter en continu l’ensemble des acteurs en informations de valeur sur l’environnement tactique, favorisant à la fois la compréhension mutuelle de la situation et en augmentant leur réactivité. Grâce aux applications mobiles les échanges entre les forces terrestres gagnent en fluidité ainsi qu’en clarté (car représentées dans leur contexte géographique) lors du déroulement d’une opération.

atak chuteur
Les solutions mobiles s’interfacent nativement avec les équipements des combattants.

En s’appuyant sur les réseaux de communications, ces applications permettent en outre d’accélérer la boucle de décision et de prendre un avantage décisif lors de situations critiques nécessitant par exemple d’appeler du soutien. C’est dans ce but que la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) à expérimenté une application exploitant la solution mobile tactique Kinetic Integrated Low-cost Software Integrated Tactical Combat Handheld (KILLSWITCH) utilisée par les US Marines. L’agence de recherche a développé un outil permettant aux combattants de demander un soutien aérien rapproché en 4 minutes seulement et de visualiser simultanément la vidéo transmise par le pod de désignation de l’appareil.

Chaque militaire est un capteur

Si les outils cartographiques mobiles permettent d’optimiser l’efficacité opérationnelle des opérateurs, ils ouvrent également de nouvelles perspectives pour accéder à la supériorité informationnelle. La remontée d’informations géolocalisés via ces applications permet d’initier une véritable démarche d’intelligence collective facilitant à la fois la création et le partage d’informations à fort potentiel opérationnel au sein des forces armées. Cette approche vertueuse permet à chaque acteur de contribuer à la situation opérationnelle et suivre son évolution, faisant de ce dernier un capteur capable de transmettre directement des informations au centre de commandement.

Vers une plus grande intégration et interopérabilité

Il existe aujourd’hui une myriade d’outils et de périphériques mobiles destinées aux forces armées ou acteurs de la sécurité publique. Leur point commun est de tirer profit des retours d’expériences issus des engagements opérationnels pour proposer des fonctionnalités répondant aux spécificités de chaque métier, tout en s’intégrant avec l’ensemble des matériels employés par les forces de sécurités (radios, dispositifs de désignation, drones, dispositif de positionnement, etc…). Cette approche de système de systèmes permet à la fois d’optimiser les capacités des opérateurs tout en réduisant la charge de ce dernier, comme son empreinte logistique.

C’est notamment l’objectif poursuivi par le programme de numérisation du combattant Nett Warrior de l’US Army démarré en 2007. La solution mobile qui a été développé permet à la fois d’interconnecter l’ensemble des équipements du combattant et de centraliser leurs contrôles. Depuis 2014, Nett Warrior intègre l’application Android Tactical Assault Kit (ATAK), développée par l’Air Force Research Laboratory (AFRL), il s’agit d’une application cartographique qui intègre des fonctionnalités de navigation, de marquage, de messagerie et de partage (chat, vidéos, photos), d’étude de l’environnement ainsi que d’outils dédiés aux parachutistes.

Comme la solution DeltaSuite de la société française Impact, ATAK permet de s’interfacer avec les systèmes ROVER et d’afficher simultanément plusieurs flux vidéos issus de capteurs embarqués par des avions ou des drones. L’exploitation des métadonnées de ces flux vidéos standardisés permettent en outre d’afficher la position de l’avion ainsi que de la zone observée sur l’environnement cartographique en temps réel, une fonctionnalité déterminante en conduite d’opérations.

Du soutien aérien rapproché à la lutte contre les incendies

Confrontés à des problématiques très similaires que celles rencontrées par les militaires, les pompiers de Prescott en Arizona ont expérimenté en 2014 l’application Fire Line Advanced Situational Awareness for Handhelds (FLASH) développée par la DARPA. Cette expérimentation fait notamment suite à la tragédie qui coûta la vie à 19 soldats du feu dans un incendie en 2013. L’application permet de fournir aux soldats du feu des outils numériques avancés pour améliorer leur connaissance de la situation et optimiser le ciblage des bombardiers d’eau. FLASH exploite notamment les technologies développées dans le programme Persistent Close Air Support (PCAS) de la DARPA.

« Cette expérimentation a démontré le potentiel des solutions tactiques pour partager la situation opérationnelle à la communauté des pompiers», Dan Patt, responsable du programme à la DARPA.

Les participants de l’exercice ont été très impressionnés par le potentiel de la solution pour améliorer les échanges, surveiller la progression des incendies et garantir la sécurité des équipes engagées sur le terrain. Le cas de FLASH démontre la dualité des solutions cartographiques mobiles employées par les armées.

Les acteurs de la sécurité publique s’équipent progressivement

En 2017, le Departement of Homeland Security (DHS) déployait le logiciel ATAK pour répondre aux besoins complexes en matière de communication et de coordination des secours dans le cadre de l’ouragan Harvey. Le succès de l’opération incita l’agence à renouveler l’expérience lors des ouragans Irma et Maria qui suivirent la même année. L’acquisition de nouvelles technologies dans le domaine de la sécurité publique s’est accélérée au cours des dernières années et se tourne de plus en plus vers la mobilité. Cette tendance se confirme en 2019 avec de nombreuses initiatives à la clef.

«Au sein de la sécurité publique, l’interconnexion des agences n’a jamais été aussi critique qu’aujourd’hui», Scott MacDonald, vice-président de la stratégie et du marketing chez Central Square Technologies.

Les solutions mobiles permettent de dresser et partager une véritable cartographie opérationnelle entre les différents acteurs de la sécurité publique, permettant ainsi une meilleure coordination des équipes sur le terrain et une optimisation notable des temps d’intervention. Ces applications permettent également le partage d’alertes, d’images ou de vidéos entre le centre de commandement et l’agent de terrain, ainsi qu’une réduction des coûts liés à la saisie de données en back-office par les agents. Il est important de noter que la perspective de coopérations inter-services implique des besoins croissants en termes d’interopérabilité pour les solutions mobiles, cela concerne aussi bien moyens de communications que les données.

Le défi des réseaux

La connectivité réseau est à la fois la plus grande force et la plus grande faiblesse des applications mobiles, elle constitue un défi fondamental selon l’environnement d’emploi. Alors que la majorité des applications commerciales sont dépendantes de leur connexion avec des serveurs distants pour afficher des informations, il est évident que la conception des outils mobiles qui ont vocation à répondre à des métiers critiques (Défense, gestion de crise, etc.) ne peut partir du principe que l’opérateur bénéficiera d’une connexion réseau solide pendant toute la durée de sa mission.

De plus, lorsque que les réseaux de communication traditionnels ne sont plus disponibles lors d’événements extraordinaires ou catastrophes, les équipes de secours doivent être en mesure de continuer à travailler et échanger des informations quelque soit les circonstances. Le fonctionnement hors-ligne des applications mobiles est devenu un impératif pour maximiser leur efficacité. Ce challenge à notamment introduit de nouveaux standards facilitant la sauvegarde de données sur le périphérique mobiles ainsi que la synchronisation des informations lorsque ce denier retrouve de la connectivité afin de garantir la continuité des opérations malgré la distance des engagements et les contraintes inhérentes aux réseaux de communication.

Quelles perspectives pour ces solutions ?

Si elles sont aujourd’hui devenues incontournables sur le terrain, les solutions mobiles ont encore beaucoup à apporter. Les solutions de demain seront encore plus performantes, mieux intégrées et permettrons aux opérateurs de gagner d’avantage en autonomie. Elles seront moins dépendantes des réseaux de communications ou de positionnement, et permettrons d’augmenter les capacités des opérateurs sur le terrain. Depuis quelques années déjà, la DARPA travaille à l’élaboration de systèmes de positionnement basés sur des gyroscopes, des accéléromètres et des horloges à étalonnage automatique qui pourront suivre notre position sans recourir à aucune source externe.

L’arrivée des objets connectés verra sûrement son interface couplée avec les solutions mobiles des combattants. Ces même outils permettrons également d’intégrer et de piloter efficacement l’ensemble des équipements du combattant, comme par exemple d’apporter une vision déportée de dispositifs optiques, de s’interfacer avec des systèmes de santé, de piloter un ou plusieurs drones tactiques simultanément, de mettre à jour les images aériennes d’un site spécifique grâce aux images prises par les drones ou encore d’intégrer une intelligence artificielle capable d’optimiser la gestion de tout ces équipements en fonction de la situation. Ce qui est sûr, c’est que ces solutions joueront un rôle central pour intégrer les outils qui équiperont demain les acteurs des forces armées comme ceux de la sécurité publique, tout en prenant en compte la constante évolution des nouvelles technologies.

Jean-Philippe Morisseau

 

Sources

  1. http://trajectorymagazine.com/mission-mobile/
  2. https://www.dhs.gov/science-and-technology/news/2017/11/17/snapshot-atak-increases-situational-awareness-communication
  3. https://insights.samsung.com/2018/12/27/top-public-safety-technology-trends-for-2019/
  4. https://www.popularmechanics.com/military/a11207/firefighters-use-special-forces-gear-to-stay-connected-17194126/
  5. https://www.dailymail.co.uk/wires/pa/article-5864203/New-mobile-battlespace-technology-app-hailed-game-changer-UK-Army-officer.html

 

 

 

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