Le nouveau livre blanc de la sécurité intérieure révèle l’appétence du ministère de l’intérieur pour les nouvelles technologies de l’information, et plus particulièrement de l’importance opérationnelle de la géographie. S’il ne s’agit que de quelques lignes, ces dernières soulignent le rôle croissant des outils cartographiques et du GEOINT dans le quotidien des forces de sécurité et dans le domaine de la gestion de crise, pour apporter une meilleure connaissance de la situation. Une approche déjà développée dans cet article sur la gestion de crise.

Dans le contexte de la sécurité, la cartographie numérique trouve principalement ses usages dans les domaines opérationnels et prévisionnels pour concevoir et planifier les manœuvres, élaborer des analyses statistiques, cartographier les interventions, géolocaliser les équipes sur le terrain ou encore gérer les crises. Les outils de cartographie numérique se sont imposés en quelques années comme un moyen privilégié pour répondre à de multiples cas d’usage et faciliter le partage d’informations entre des acteurs devant opérer conjointement.

Utilisé au niveau des centres opérationnels comme sur le terrain, la cartographie est aujourd’hui perçue comme un véritable levier d’efficacité et un outil de partage des informations. Son usage permet en outre de soutenir des besoins variés tant sur le plan opérationnel que logistique ou encore du renseignement, mais sa culture fait encore largement défaut dans les milieux concernés.

Une adoption très hétérogène au sein du ministère de l’intérieur

Si certains services du ministère de l’intérieur sont aujourd’hui très avancés dans ce domaine, à l’image du centre opérationnel de gestion interministérielle des crises (COGIC) de la sécurité civile, qui recueille les données sur tous les types de risques et utilise notamment des images satellites pour élaborer des produits d’aide à la décision, ou encore des sapeurs-pompiers qui bénéficient d’une longue expérience en matière de géomatique, d’autres ont tardé à franchir le pas.

C’est notamment le cas de la gendarmerie nationale, qui a bénéficié du soutien géographique des armées pendant des décennies avant de rejoindre le ministère de l’intérieur, ou de la police nationale qui a longtemps réduit la géographie à la cartographie de la répartition de la délinquance sur le territoire. Aucune de ces deux entités ne possèdent de véritable doctrine en la matière.

Aujourd’hui encore dans ces entités, beaucoup ignorent ce que la géographie peut leur apporter et ne réalisent pas à quel point elle est susceptible de bouleverser les usages dans le cadre de leurs missions.

La cartographie au cœur de l’interopérabilité des services

Critique à l’exécution de certaines missions des forces de sécurité intérieures (grands événements, gestion de crise), le partage d’informations entre les différentes entités qui constituent le ministère de l’intérieur est un point saillant du document, qui propose notamment la mise en place d’un guichet unique ministériel pour rationaliser le traitement des demandes cartographiques métier.

Il faut penser la cartographie numérique non seulement comme un système interopérable, mais également comme un vecteur d’accès et de partage des données, permettant ainsi de construire une vision commune entre les différents services et surtout de limiter les actions de double saisie pour chacune d’entre elle.

« La préfecture de police ne gère pas moins de 700 couches de données géographiques recueillies auprès d’une centaine de partenaires institutionnels. » 

Cette notion de vision commune n’est pas nouvelle et existe dans le monde militaire depuis de nombreuses années déjà. Conceptualisée sous le nom de Common Operation Picture (COP) au sein de l’OTAN, traduite par le CICDE en Représentation Opérationnelle Partagée (ROP), cette approche permet la représentation des informations de localisation, d’action ou d’attitude des forces en présence ainsi que de leur environnement.

Outre le fait d’apporter la meilleure connaissance possible aux décideurs, cette vision partagée s’inscrit clairement dans la conduite d’opérations et facilite la coordination des équipes entre les services engagés, afin d’initier une véritable démarche d’intelligence collective.

Une géographie d’action qui s’inscrit dans le temps réel

Au-delà de la connaissance de l’environnement, c’est une géographie d’action qui doit se construire pour rendre mobilisable toutes les connaissances utiles et s’assurer que les forces de sécurité puissent en disposer au cas échéant, tout en ayant la capacité d’évaluer leur fiabilité.

Souvent relayée au statut de cartographie décisionnelle, cette vision dépasse largement le cadre de l’information géographique. En intégrant toutes les informations susceptibles d’apporter à la connaissance d’une situation (véhicules géolocalisés, radios, localisation des appels, événements, objets connectés) et les fonctions susceptibles de générer des options décisionnelles adaptées aux usages (exemples : recherche itinéraire, analyse isochrone, etc.), les forces de sécurité ont besoin de réconcilier la vision et l’action.

Si le GEOINT est évoqué dans le document en tant que discipline, son rôle semble cantonné aux analyses spatio-temporelles des données. La notion de temps bien qu’importante dans l’analyse, à une valeur toute relative quant à la finalité des usages. La vitesse étant généralement un élément décisif dans la conduite des opérations.

Vers une mutualisation des efforts

Parmi les propositions du livre blanc, on retrouve la volonté d’inscrire conjointement la sécurité civile, services de police et de gendarme dans la mouvance des « jumeaux numériques bâtimentaires » pour recenser les plans numériques des principaux équipements sensibles ou de grande taille.

Cette approche s’affiche dans la continuité des mesures prises au lendemain des attentats de novembre 2015, où il a été demandé aux préfectures de veiller à ce que les forces de police et de gendarmerie, ainsi que les services d’incendie et de secours puissent disposer de l’ensemble des plans des locaux des établissements scolaires. De nombreux département avaient alors initié la modélisation de plans en 3D (souvent au standard BIM) de l’ensemble de leurs établissements.

Cette mutualisation peut parfois prendre un tournant interministériel, en impliquant des acteurs de la cartographie du territoire tels que l’IGN pour produire des informations utiles en cas de crise. En 2012, le Service central d’hydrométéorologie et d’appui à la prévision des inondations (SCHAPI) – piloté par le Ministère de la Transition écologique – a signé une convention avec l’IGN pour faciliter l’acquisition d’images aériennes sur des zones sinistrées. Ce dispositif a notamment été déclenché en octobre dernier dans les Alpes-Maritimes, pour évaluer les dégâts suite au passage de la tempête Alex.

Des initiatives qui se multiplient

Malgré des niveaux de maturité différents, de nombreuses initiatives ambitieuses ont vu le jour au sein des différents services du ministère de l’intérieur pour se saisir du potentiel de ces nouvelles technologies et répondre aux besoins des opérationnels.

C’est notamment le cas du Centre de Planification et de Gestion de Crise (CPGC) de la gendarmerie nationale qui – très actif sur le sujet – a développé un système projetable et autonome de création et de production rapides d’images cartographiques de crise en 2013. Ou encore de la mise en place d’une application de cartographie opérationnelle par la préfecture de police et la brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) la même année, pour permettre aux opérateurs de positionner et de partager en temps les éléments de dispositifs associés à des manifestations diverses.

En 2016, la sécurité civile avait également déployé le SYstème Numérique d’Échange, de Remontée et de Gestion des Informations (SYNAPSE), un outil cartographique de gestion de crise qui s’inscrit dans le cadre du dispositif ORSEC et donc l’objectif est de faciliter la circulation de l’information entre les différents acteurs du ministère de l’intérieur et les autorités locales et nationales.

Jean-Philippe Morisseau

Une réflexion sur “Le ministère de l’intérieur inscrit le GEOINT dans son livre blanc

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