Lors de crises, le niveau élevé d’incertitude, le volume d’informations et la turbulence de l’environnement nécessite l’emploi d’outils performants, permettant de fusionner et partager les nombreuses informations collectées ainsi que de disposer d’une coordination de confiance, rapide et efficiente entre l’ensemble des belligérants. Si elle engendre le chaos, une crise oblige à rebondir et devient de fait, un facteur d’organisation.

L’ouragan Katerina en 2005 sera à ce titre un événement catalyseur et confrontera les autorités américaines à leurs propres limites pour interagir avec les acteurs locaux et le grand public. Cette crise traumatisante mettra en évidence le besoin de transparence des autorités et ouvrira la porte à de nouvelles approches qui conduiront à la reconnaissance de l’utilité du GEOINT pour la gestion de crise. Katerina verra également l’essor de nombreuses initiatives collaboratives de volontaires désireux  de contribuer collectivement à la gestion de la crise.

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Déterminant pour appréhender rapidement la nature, l’intensité et l’étendue d’une crise, le GEOINT permet de combiner des sources d’informations de plus en plus exogènes pour cartographier la crise. Si l’image reste une information de référence indispensable, les crises majeures de la dernière décennie ont vu l’émergence de nouvelles approches et outils facilitant l’analyse de la situation en temps de crise et permettant d’optimiser les mesures d’aide.

L’essor du crowdsourcing et l’usage croissant des médias sociaux pour l’échange d’informations va durablement changer notre regard sur la crise ainsi que la manière dont elles sont gérées. La carte de crise offre à la fois l’opportunité d’impliquer davantage les communautés et de créer des conditions favorables à l’organisation des secours.

Le rôle déterminant de l’imagerie

Maillon indéfectible de la gestion de crise, l’imagerie d’origine spatiale ou aérienne permet d’appréhender rapidement une situation de crise et évaluer ses impacts. Elle fait office de support de référence pour établir une cartographie de la zone sinistrée. Indispensable aux secours, cette cartographie va permettre aux équipes sur le terrain de mieux prendre en compte leur environnement et d’apporter une réponse plus adaptée à la crise comme d’ajuster leur dispositif. L’image va par exemple permettre d’identifier des axes de communications praticables ou encore évaluer la viabilité des infrastructures touchées.

Aujourd’hui capable de produire des images n’importe où dans le monde avec une grande réactivité, les satellites d’observation sont devenus des outils indispensables pour couvrir des crises de grande ampleur. Leurs capteurs permettent d’acquérir de vastes prises de vues en très haute résolution. La fréquence d’acquisition de ces images permet d’effectuer un suivi régulier de l’évolution d’une crise et facilite ainsi la coordination des moyens mis en place pour orienter les secours et apporter le soutien nécessaire aux sinistrés. Mais les satellites disposant de capteurs optiques ne sont pas les seuls à être plébiscités, les satellites équipés de radars à synthèse d’ouverture vont permettre une continuité de l’observation la nuit tombée ou bien même lorsque les conditions météorologiques sont difficiles  et qu’il y a une couverture nuageuse.

Une charte pour garantir l’accès aux images d’origine spatiale

Initiée par l’ESA et le CNES en novembre 2000, la charte « Espace et catastrophes majeures » engage ses signataires à fournir leur images aux Etats et organisation non gouvernementales lorsqu’un pays est touché par d’importantes catastrophes naturelle ou humaine (ouragan, tremblement de terre, inondation, tsunami, etc…). Depuis sa mise en application, en novembre 2000, la Charte a été déclenchée à plusieurs centaines de reprises dans le monde entier, pour moitié suite à des phénomènes d’inondation ou de submersion des zones littorales. Les images obtenues par ce dispositif permettent à la communauté internationale de se mobiliser pour cartographier rapidement les zones sinistrées.

L’usage croissant des drones

L’imagerie satellitaire n’est pas la seule à servir en cas de crise, de multiples moyens plus « souples » peuvent être mis en place localement pour réaliser des prises de vues avec une très grande précision. On notera par exemple l’utilisation d’avions dotés de capteurs photo ou Lidar aéroportés, mais aussi d’outils plus rudimentaires mais pas moins efficaces tels que le Système de Cartographie de Crise  (SC2) de la gendarmerie nationale qui se monte sur le patin d’un hélicoptère, ou encore des drones. Plus sensibles aux conditions météorologiques, ces moyens sont généralement employés de manière opportune pour imager plus finement une zone d’intérêt.

L’emploi des drones pour la cartographie de crise recèle par exemple d’un large potentiel qui reste encore à explorer. Facilement projetables et rapides à déployer, les drones permettent aujourd’hui de couvrir des zones assez importantes en très peu de temps (notamment grâce aux drones à voilure fixe) afin de produire des orthophotos et modèles numériques de terrain utiles à une meilleure compréhension de l’environnement. Leur emploi croissant souligne le besoin de posséder des systèmes flexibles d’emploi et facilement transportables. Loin d’être isolée, cette approche est aussi partagée par les forces spéciales françaises qui ont déjà testé l’emploi de drones à voilure fixe pour acquérir des données orthophotos sur de cours préavis afin d’affiner leur connaissance du terrain et planifier plus efficacement leurs opérations.

La cartographie de crise

Depuis l’ouragan Katerina en 2005, beaucoup de chemin a été parcouru dans le domaine de la gestion de crise et le GEOINT a largement contribué aux transformations qui se sont opérées dans le domaine. Aujourd’hui indispensable à la compréhension partagée de la situation, la cartographie de crise est devenue une évidence et permet une meilleure coordination des efforts comme une plus grande réactivité des secours, mais son élaboration n’en reste pas moins complexe.

L’usage combiné de l’imagerie et des sources externes permet de maintenir à la fois une représentation actualisée de l’environnement physique ainsi qu’une représentation opérationnelle de la zone de crise. Les cellules de crise doivent pouvoir miser sur de multiples sources de données fiabilisées pour disposer d’un niveau informationnel satisfaisant et actualisé.

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« Une compréhension partagée de la situation constitue un préalable à toute option stratégique »

A ce titre, la cartographie de crise joue un rôle crucial pour établir un état des lieux de la situation auprès des équipes de secours qui peuvent ainsi se déployer plus efficacement sur le territoire et apporter une réponse plus adaptée aux populations sinistrées. Elle bénéficie aujourd’hui des nouvelles technologies de l’information et des réseaux (téléphonie, médias sociaux, etc.) qui constitue autant de canaux supplémentaires pour partager et recueillir des informations potentiellement pertinentes.

Néanmoins l’élaboration de ce type de produit nécessite de grand efforts de coordination, d’importantes ressources humaines mais aussi des aptitudes techniques spécifiques pour mettre à jour les cartes rendues obsolètes par une catastrophe, ainsi que pour trier, agréger et valider les informations issues de sources externes (médias sociaux). Ces tâches fastidieuses sont souvent réalisées manuellement par des organismes étatiques, des ONG mais surtout par des volontaires désireux d’apporter leur aide. Dans les premiers jours de crise les nuits blanches sont courantes, car il ne faut pas l’oublier: il s’agit aussi d’une véritable course contre la montre pour apporter les éléments indispensables aux opérations d’urgence.

La force de l’intelligence collective

Depuis 2004, de nombreuses initiatives citoyennes et associations ont vu le jour à travers le monde pour aider la communauté internationale à cartographier les zones sinistrées lors d’événements majeurs. L’Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT) est une de ces organisations mais il en existe bien d’autres. HOT possède la particularité d’encourager l’engagement de la grande communauté OpenStreetMap et, le cas échéant, des acteurs locaux pour coordonner les efforts de réponse et déterminer plus précisément leur besoins.

Si la majorité des activités de réponses se déroulent à distance, le travail de la communauté virtuelle n’en est pas moins devenu indispensable pour numériser toutes les informations et objets utiles identifiés sur les images (routes bloquées, les bâtiments, l’étendue des inondations, centre de distribution, etc.) et apporter de précieux éléments aux répondants. Une approche qui a porté ses fruits au cours des nombreuses crises de la dernière décennie (crise Ebola en 2014, séisme au Népal en 2015, Haïti en 2010, tsunami au Japon en 2011, etc…) et qui a su mobiliser un grand nombre de contributeurs selon l’ampleur de la crise.

De nouveaux outils pour cartographier l’urgence

L’expérience Haïtienne lors du tremblement de terre de 2010 va d’avantage crédibiliser l’approche collaborative grâce à la mise en place d’un outil novateur permettant la cartographie d’informations variées provenant de sources moins traditionnelles. Baptisée Ushahidi, la plateforme d’origine Kényane va mettre le crowdsourcing à l’honneur grâce à l’utilisation combinée des messages issus des plateformes d’appels et des médias sociaux. Cette approche va permettre de constituer très rapidement une cartographie complète et actualisée des besoins humanitaires à la suite de la catastrophe.

A Haïti, ce sont plus d’une centaine de volontaires qui se sont mobilisés pour trier, traduire et géocoder les informations reçues. Au total, plus de 50 000 messages permettrons de cartographier 3500 événements utiles aux équipes de secours. Le succès de la plateforme est total, et la réactivité des volontaires ainsi que la précision des informations recueillies ont été une ressource précieuse et ont littéralement pris de court les organisations traditionnelles qui douterons de son efficacité et tarderons à utiliser les informations issues de la plateforme.

Mais ce temps est désormais révolu, car l’utilisation croissante de ces plateformes lors de crises est souvent liée à des exigences d’une plus grande transparence et d’un meilleur accès à l’information. Les gouvernements reconnaissent aussi en même de plus en plus l’utilité et le potentiel des cartes de crise et participent désormais à leur élaboration. En 2014, la perte du vol Malaysian Airlines 370 popularisera Tomnod, une plateforme développée par DigitalGlobe qui a permis de coordonner les volontaires désireux de scruter de nombreuses images acquises par les satellites d’observation de la société pour identifier les éléments pertinents ou potentiellement intéressants dans la zone de recherche.

Les leçons de l’ouragan Harvey

L’ouragan Harvey qui a ravagé le Sud-Est des Etats-Unis en août 2017 a été l’un des événements les plus surveillés de la planète des dernières années et demeure par conséquent plutôt bien documenté. Malgré une mobilisation générale des différents acteurs étatiques, acteurs privés et volontaires, tous désireux d’apporter leur soutien, les données générées pour gérer la crise ont été tellement volumineuses que la réponse à la catastrophe s’est rapidement transformée en gestion de données de masses.

« L’année 2017 a été l’année du désastre du big data » Ted Okada, FEMA

Un des facteurs de cet engorgement concerne principalement l’essor de l’industrie géospatiale qui s’est largement démocratisée ces dernières années. La multiplication des capteurs permet de couvrir les crises mieux que jamais auparavant. L’imagerie spatiale commerciale est aujourd’hui devenue abondante, notamment grâce aux nouveaux opérateurs de constellations de mini-satellites d’observations capables de hauts taux de revisite quotidiens. 

« L’industrie commerciale a tellement explosé au cours des deux dernières décennies que l’information à laquelle personne n’avait accès pendant l’Ouragan Katrina en 2005 était accessible à tous le monde lors de l’ouragan Harvey », Noel Todd, Chief of Disaster Analysis and Domestic Support at NGA

De plus, contrairement aux catastrophes se déroulant dans des pays généralement peu cartographiés, les Etats-Unis possèdent d’innombrables bases de données sur leurs infrastructures dont certaines ont notamment été ouvertes en opendata par le Departement of Homeland Security (DHS) dès le début de la catastrophe via le site Homeland Infrastructure Foundation-Level Data (HIFLD), un site créé en 2002 pour améliorer la collecte, le traitement, le partage et la protection des informations géospatiales nationales.

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Il est néanmoins intéressant d’observer comment cette dernière crise domestique, malgré les quantité de données disponibles, à davantage crédibilisé les initiatives du crowdsourcing pour cartographier la crise. Souvent relayé au second plan ou en complément de sources d’informations limitées lors de crises l’internationales, elles sont en réalité un véritable vecteur de compréhension de la situation et ont permis aux autorités comme aux sinistrés de bénéficier d’une vue complète et partagée de la situation.

Vers une institutionnalisation du crowdsourcing ?

Le crowdsourcing peut être tout aussi vital lors de catastrophes domestiques que lors de catastrophes internationales, mais les intervenants fédéraux ont tardé à l’accepter. Souvent relayé au second plan ou abordé avec un certain scepticisme par les agences gouvernementales, le crowdsourcing s’est pourtant avéré être une ressource extrêmement précieuse sur un territoire pourtant très riche en données géographiques et possédant d’importantes infrastructures de communications.

Si les cartes de crises obtenues ne sont jamais absolument fiables, leur utilisation est peu remise en questions par les gouvernements dans les situations d’urgence en raison de la richesse des informations qu’elle contiennent. La Federal Emergency Management Agency (FEMA) admettra d’ailleurs que le bénéfice du crowdsourcing justifie les risques.  Dès 2012, la FEMA a expérimenté cette approche en recrutant des volontaires de l’Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT) pour cartographier les dommages provoqués par l’ouragan Sandy et a également sollicité l’aide d’opérateurs commerciaux tels que Waze, une application de navigation routière collaborative pour compléter ses analyses.

Lors de l’ouragan Harvey, la FEMA a recruté la spécialiste en innovation de l’US Geological Survey (USGS), Sophia Liu, qui a ouvert le tout premier bureau de crowdsourcing de l’organisation. Cette initiative est le signe qu’il y a maintenant une acceptation et une ouverture à l’utilisation de ces outils dans une organisation gouvernementale auparavant considérée comme très rigide. Ce changement de perspective conduit désormais les autorités à déterminer comment il doit être institutionnaliser afin de mieux encadrer son emploi et faciliter le traitement des informations.

Irma, une gestion très critiquée

Côté français, le passage de l’Ourgan Irma en septembre 2017 a mis en évidence un certain nombre de défaillances dans l’organisation de la sûreté territoriale face aux phénomènes météorologiques ainsi que dans la centralisation des informations qui aurait largement fait défaut à la chaîne de commandement.

Cette crise a pourtant impliqué des organismes gouvernementaux et associations engagées (pour ne citer qu’eux: l’IGN, le SERTIT, Hackers Against Natural Disasters – Hand, etc.) qui ont travaillé jour et nuit (à distance pour certains et sur le terrain pour d’autres) pour prêter main forte aux autorités et établir une cartographie de crise précise.

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L’institut national de l’information géographique et forestière (IGN) a rendu libre les données du référentiel à grande échelle (RGE) sur les collectivités françaises de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin et mis en place un portail web pour diffuser les images satellites de la catastrophe acquises dans le cadre de la charte espace et catastrophes majeures.

Le besoin de transparence

Si la valeur du crowdsourcing est évidente il demeure néanmoins un inconvénient potentiel: sans la mise en place d’une bonne gouvernance et d’un processus fiable de validation des informations, les masses de données qu’elle génère peuvent avoir l’effet inverse et nuire à la compréhension de la situation.

Nombreuses a être relayées sur les réseaux sociaux lors de l’ouragan Iram, les fausses alertes ou informations (fake news) s’ajoutent à la complexité de traitement des informations en cas de crise. Dans le cas d’Irma, les médias traditionnels ont souvent relayé à tord des informations erronées sans en vérifier la provenance ce qui a largement nuit au processus de gestion de la crise, obligeant les autorités a consacrer plus de temps à la communication de crise et démentir les fausses informations.

Le phénomène des « fake news » n’est pas nouveau, mais il souligne l’importance de la transparence des autorités comme de faciliter le partage des informations lors des crises. Avec une bonne gouvernance, la cartographie de crise pourrait être un moyen efficace de couper l’herbe sous le pied des rumeurs ou fausses informations tout en contribuant à la résilience des communautés. Les gouvernements ont donc tout intérêt à s’investir d’avantage dans cette approche et favoriser les initiatives de crowdsourcing dans la mesure où celle-ci permet d’impliquer à la fois les communautés dans la gestion de crise et d’influencer la communication de crise.

Jean-Philippe Morisseau

 

  1. Matt Alderton « Connected Crisis » http://trajectorymagazine.com/connected-crisis/
  2. François de Blomac « Ushahidi en Haïti: encore des leçon à tirer » https://journals.openedition.org/humanitaire/pdf/1306
  3. Morgane Tual « Après Irma, des internautes mobilisés pour cartographier en urgence les zones dévastées » https://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/09/08/apres-irma-des-internautes-mobilises-pour-cartographier-en-urgence-les-zones-devastees_5182936_4408996.html
  4. « Lessons We Learn from Hurricane Harvey » http://knowledge.wharton.upenn.edu/article/hurricane-harvey-lessons-learned/
  5. Myriam Dunn Cavelty, Jennifer Giroux « La cartographie de crise : le phénomène et son utilité » https://journals.openedition.org/humanitaire/1299
  6. Romane Porcon « Ouragan Irma : le Sertit d’Illkirch réalise des cartes pour rendre compte des dégâts » https://www.francebleu.fr/infos/climat-environnement/ouragan-irma-le-sertit-d-illkirch-realise-des-cartes-pour-rendre-compte-des-degats-1505161536
  7. Jean-Jacques Valette « Ouragan Irma : des « hackers citoyens » se mobilisent au secours des victimes » https://www.wedemain.fr/Ouragan-Irma-des-hackers-citoyens-se-mobilisent-au-secours-des-victimes_a2976.html
  8. « Ouragan Irma: L’IGN face à l’urgence » IGN magazine janvier février n°89 p.27 à 29 http://www.ign.fr/institut/ign-magazine/ign-magazine-ndeg89
  9. « Requins, évasion, Air France : beaucoup de «fake news» autour de l’ouragan Irma » http://www.leparisien.fr/environnement/nature/requins-evasion-air-france-beaucoup-de-fake-news-autour-de-l-ouragan-irma-11-09-2017-7251219.php

 

 

 

 

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