Les forces armées reposent de plus en plus sur les technologies géospatiales pour asseoir leur supériorité sur le champ de bataille. De la cartographie, au renseignement, jusqu’à la visualisation du champs de bataille en temps réel, l’analyse du terrain, ou encore la gestion d’installations militaires, le GEOINT est aujourd’hui utilisé de manières très diverses et se révèle indispensable pour apporter les éléments informationnels pertinents à une prise de décision efficace. Comme la géographie et la cartographie auparavant, le GEOINT est un multiplicateur de force et joue un rôle central dans les armées modernes. Il ne faut pas l’oublier, les opérations militaires sont essentiellement liées à l’espace et leur efficacité dépend de la disponibilité des informations susceptibles de le définir avec la plus grande précision. La nécessité de comprendre et de visualiser l’environnement opérationnel a toujours tenu un rôle décisif dans la conduite d’opérations militaires.  Seules les méthodes et technologies ont changées, ces évolutions se sont accélérées avec la révolution numérique des armées. Les technologies géospatiales n’ont pas seulement changé la façon dont les guerres sont menées, mais leur emploi est devenu un facteur clé pour assurer la supériorité informationnelle des armées. 

« De l’utilisation de la carte papier aux outils numériques, la révolution géospatiale des armées a eu un véritable impact sur la manière dont les opérations militaires sont menées. »

Si la cartographie fait historiquement partie des bases inculquées à chaque militaire lors de sa formation initiale, ne devrait-on pas considérer aujourd’hui à l’ère du numérique, l’apprentissage de bases sur la cartographie et outils géographiques numériques ? Un tel enseignement permettrait en premier lieu de sensibiliser les personnels militaires à leur usage et limiter le « décrochage » technologique de certaines unités face aux technologies géospatiales. L’emploi de données et outils numériques est aujourd’hui omniprésent dans les armées mais faut-il encore en avoir connaissance pour en tirer pleinement profit. Alors que le développement des technologies géospatiales semblent s’accélérer depuis quelques années, il faut veiller à développer la culture et l’expertise des personnels militaires dans ce domaine afin de garantir le bon emploi des produits géographiques en dehors de la seule communauté du renseignement. Les capacités de ces nouveaux outils et leur rôle dans le déroulement d’opérations doivent être connus de tous.

Un manque de culture qui se fait sentir

Entre un personnel qui ignore comment utiliser un produit numérique élaboré par la chaîne géographique des armées, celui qui préfère utiliser Google Earth par convenance ou des images issues de sources non maîtrisée mais plus « jolies », un militaire qui recherche des cartes pour gaver son récepteur GPS routier personnel sur un théâtre d’opération, un autre qui – autoformé sur SIG – produit des analyses erronées pour préparer ses missions, ou encore des déploiements opérationnels qui se font sans cartes, les exemples ne manquent pas pour souligner le manque culture géospatiale qui règne dans les armées. Si certaines situations prêtent à sourire, elles finissent indubitablement par agacer et souligner la méconnaissance et/ou l’impréparation des forces sur ce sujet pourtant central. Au meilleur des cas, le mauvais emploi de ces données et outils peut engendrer de simples incompréhensions de l’environnement opérationnel mais dans d’autres, il peut avoir des conséquences opérationnelles imprévisibles voir dramatiques. Si la manipulation de produits géographiques destinés à des fins opérationnelles devraient être parfaitement maîtrisée par les personnels militaires concernés, dans la réalité, certaines pratiques peuvent surprendre.

« Cette mauvaise compréhension du domaine géospatial peut parfois conduire à des décisions incohérences ou dangereuses« 

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Le 22 juin 2003 à Djibouti, une erreur de coordonnées lors d’une mission d’entrainement a eu pour conséquence la destruction de 2 CH53E des Marines ainsi que le décès d’un Marine par des frappes effectuées par un bombardier B52 de l’USAF.

Mais alors d’où provient ce manque de culture ? Les difficultés rencontrées par les non-initiés sont-elles révélatrices de lacunes dans les cursus de formations militaires ou les armées ont-elles simplement négligées l’importance de la révolution géospatiale qui s’est opérée en son sein ? Au regard des sommes investies pour constituer et entretenir un patrimoine de données géographiques souverains, le sujet a de quoi faire grincer des dents, et pourtant, à chaque nouvelle opération l’histoire se répète et souligne avec évidence les carences des armées sur ce sujet. A l’heure où 99% des programmes d’armement actuels utilisent des données GHOM (Géographie, Hydrographie, Océanographie, Météorologie) nous ne pouvons nous permettre de négliger ce domaine indispensable à la mise en oeuvre de ces systèmes. Force est de constater que malgré les besoins des militaires en opérations, la formation des personnels dans le domaine géospatial reste aujourd’hui très insuffisante. Ce manque de culture conduit parfois au manque de cohérence dans la production et la gestion des données géospatiales en dehors de la communauté du renseignement. Le patrimoine de données recueilli par les armées en opérations recèle pourtant d’un grand potentiel pour comprendre l’environnement opérationnel et les armées gagnerait beaucoup à en tirer pleinement profit.

Le GEOINT, partout et nulle part

La révolution numérique de notre société n’a pas épargné les armées, le digital fait désormais parti du quotidien des militaires. Cette révolution porte tant sur les modalités de distribution et de visualisation, que sur la production des données géospatiales, elles sont aujourd’hui omniprésentes dans les armées. Les militaires sont, à l’égal des civils, autant de grands consommateurs de donnée géospatiales que producteurs (les sportifs qui utilisent des bracelets connectés en savent quelque chose…) et il existe de nos jours un réel besoin opérationnel d’exploiter ces données, car si la compréhension de l’environnement opérationnel passe avant tout par la géographie, elle est aussi surtout alimentée par les précieux retours d’expériences des forces en présence sur les théâtres d’opérations.

« Chaque militaire est un capteur » Général Gomart, ancien directeur de la Direction des Renseignements Militaires (DRM)

Les données géospatiales prennent de multiples formes, des données GHOM à la tenue de situation opérationnelle (TSO), aux traces GPS des itinéraires empruntés par les unités combattantes, mais aussi des données recueillies sur le terrain ou encore des nombreuses bases de données d’objets ou d’événements, tout ce qui bouge sur un théâtre d’opération utilise et produit des données géospatiales. L’exploitation d’une simple main courante peut apporter de nombreux éléments utiles à la compréhension d’un environnement opérationnel (voir illustration ci-dessus). C’est ce qui explique que le GEOINT occupe une place de plus en plus dominante sur les théâtres d’opérations, il permet d’optimiser l’exploitation de ces données pour planifier, faciliter les déplacements et localiser avec précision un combattant, un véhicule ou un événement sur le terrain faisant de chaque militaire, un véritable capteur d’informations. Les outils cartographiques mobiles mis en oeuvre sur le terrain permettent l’utilisation combinée de systèmes de positionnement par satellites et moyens de communications pour partager ces données en quasi-temps réel. A l’image des théâtres d’opérations, les données évoluent sans cesse. La mise à jour des produits cartographiques et le maintien d’une Représentation Géophysique Opérationnelle (RGO) commune est un véritable défi pour les forces armées.

GPS tracks OSM
Les données recueillies au fil des missions constituent un capital inestimable, elles facilitent la compréhension de l’environnement opérationnel et permettent d’actualiser les produits géographiques des armées.

Cependant, malgré son ubiquité, le GEOINT n’est pas exploité à sa juste valeur. En effet, les acquis de la communauté du renseignement dans la gestion des données ne sont pas toujours une évidence chez les opérationnels qui souffrent régulièrement d’un manque de cohérence – où de maîtrise – dans la gestion des données qu’ils utilisent et produisent. Il arrive même parfois que certains mandats souffrent d’un manque de visibilité sur le travail mené par leurs prédécesseurs. Il n’est pas rare d’avoir de la « perte en ligne » d’un mandat à un autre sur un théâtre d’opération. Une question se pose alors: les données générées en opérations sont-elles suffisamment valorisées ? Quelle stratégie pour centraliser et historiser les données produites lors d’une mission ? Les personnels militaires sont-ils suffisamment sensibilisés à ces notions lors de leur formation ? Les outils à disposition sont-ils adaptés ?

Les outils en cause ?

Dans bien des cas, le domaine géospatial semble difficilement accessible aux personnels non-initiés et réservé aux spécialistes du domaine, une vision souvent partagée hors de la communauté du renseignement. Cette vision dénote-t-elle un manque de formation en la matière ou d’une inadaptation des outils à répondre aux besoins opérationnels des armées? Si la qualité du patrimoine de données à disposition des armées offre un certain nombre de possibilités, l’usage des Systèmes d’Informations Géographiques (SIG) peut effectivement s’avérer fastidieux pour des utilisateurs non-initiés. Si le SIG s’est démocratisé dans les unités opérationnelles ces dernières années, il n’en reste pas moins un outil d’experts peu accessible pour quiconque n’aurait pas suivi de formation initiale. Il n’est cependant pas rare de voir en opération des utilisateurs de SIG n’ayant reçu aucune formation préalable et ne possédant aucune maîtrise de l’information géoréférencée.

profil
Le redimensionnement de la fenêtre de l’outil de profil de pente du SIG Global Mapper fausse totalement l’appréciation du dénivelé, une erreur fréquente des utilisateurs.

Le SIG ne reste pas moins un outil puissant et essentiel à la discipline du GEOINT. Il permet la manipulation, la production et l’interprétation des connaissances liées à l’espace ainsi que de répondre aux problématiques de fusion et/ou de corrélation de informations. Un processus aujourd’hui devenu fondamental pour répondre aux nombreuses sollicitations des opérationnels, comme du renseignement. Néanmoins, les premiers concernés ne sont pas toujours les mieux lotis pour tirer profit du potentiel du GEOINT. Sans formation, ni outil adapté pour vulgariser l’accès à ces données et faciliter leur manipulation, leur potentiel reste à la portée d’une poignée de spécialistes dans les armées.

Pourtant, les logiciels SIG ne sont pas les seuls outils susceptibles de répondre aux besoins des militaires dans ce domaine. En 2005, Google réussissait le pari de démocratiser la géographie numérique ainsi que l’imagerie aérienne et spatiale grâce à son logiciel Google Earth. Un logiciel qui permet d’explorer le monde entier sur un globe 3D et qui possède également une ergonomie et des fonctionnalités très accessibles pour des utilisateurs néophytes. Cet outil a rencontré un succès planétaire et a été téléchargé plus d’un milliard de fois. Cette exemple prouve que la formation n’est pas la seule et unique clé du succès, la mise à disposition d’un outil adapté permettrait de faciliter l’introduction du GEOINT auprès d’une communauté croissante d’utilisateurs non spécialistes du domaine et de « cadrer » l’utilisation des données géospatiales via une interface limitant les actions au strict nécessaire requis par les unités opérationnelles.

Collaborer pour mieux régner

« Pour certaines unités, la base de données est devenue le pivot technologique de la contre-insurrection » David Talbot journaliste au MIT Technology Review

L’adoption du Tactical Ground Reporting System (TIGR) en 2007 par les forces armées américaines souligne cet engouement pour une approche à la fois centralisée et collaborative de la cartographie de l’environnement opérationnel. Les utilisateurs ont accès à des outils (depuis des postes fixes et mobiles) à l’ergonomie simple et travaillée leur permettant à la fois de préparer efficacement leurs missions et d’ajouter des informations à leur retour. Sans être experts du domaine géospatial, les utilisateurs peuvent étudier des itinéraires, visualiser les emplacements des bâtiments clés, comme les mosquées, les écoles et les hôpitaux, récupérer des informations sur les incidents ou actions hostiles passées, les photos géolocalisées des bâtiments, des photos de présumés insurgés et de dirigeants de quartiers. Cette approche permet de documenter l’environnement opérationnel au fil des missions, cadrer l’utilisation des données géospatiales et limiter leur « volatilité ».

ADAGE, un essai non transformé

Cette même approche m’a conduit en 2014 à lancer le projet ADAGE (pour Applicatif d’aide à la Décision et d’Accès au renseignement GEospatial) avec un autre sous-officier du CPA10. Ce projet avait pour ambition de proposer un portail cartographique accessible et simple d’usage permettant de centraliser les données géographiques et tactiques produites en opération ainsi que de faciliter leur consultation et/ou exploitation. La plateforme devait offrir un socle commun pour diffuser les données géospatiales au sein d’un groupement de forces spéciales et optimiser leur exploitation par les différents acteurs. Malgré le soutien de la mission innovation participative de la Direction Générale de l’Armement (DGA), le projet n’a finalement jamais vu le jour.

Consolider le rôle du GEOINT

Consolider le rôle du GEOINT ne signifie pas seulement de mettre en place les briques technologiques et outils nécessaires à sa production et son exploitation. Cela signifie également que les personnels devant tirer profit du GEOINT doivent être convaincu de son intérêt et connaître les capacités qu’il confère, tant pour décider que planifier des opérations. C’est la raison pour laquelle il faut développer une véritable culture opérationnelle du GEOINT, et permettre aux décideurs de mieux cerner le bénéfice de ces outils comme de leur emploi.

« Le GEOINT doit travailler pour vous et l’accomplissement de votre mission »

Le bénéfice du géospatial est partout et s’applique à tous les métiers, de la logistique aux transmissions, du terrain au centre de commandement. Le GEOINT permet de résoudre des problématiques spécifiques propres à chaque besoin. Il serait illusoire de penser qu’une seule et unique unité référence dans le domaine du GEOINT puisse répondre unilatéralement aux problématiques de l’ensemble des unités qui composent les armées. En réalité – et à l’image de ce que l’on peut observer dans les entreprises – la culture géospatiale doit se développer et s’imprégner des spécificités de chaque unité pour répondre au plus près de leur besoins et optimiser leur efficacité opérationnelle. Il est donc primordial de développer cette culture au sein des armées et sensibiliser un grand nombre de personnels au GEOINT.

Vers l’émergence d’une communauté interarmées du GEOINT ?

L’omniprésence de la géographie dans les armées a néanmoins motivé la création du rôle de correspondant géographie (ou CORGEO) dès 2014. Sensibilisé aux capacités de soutien et d’appui géographique, le correspondant géographie est aujourd’hui un relais indispensable pour exprimer et anticiper les besoins de son unité d’appartenance. La création de ce rôle fait suite aux nombreux RETEX soulignant le sous emploi ou la méconnaissance de la géographie militaire par nos forces armées. Le séminaire des correspondants géographie organisé chaque année regroupe un grand nombre d’acteurs (producteurs et utilisateurs) du domaine (DGA, BGHOM, Etablissement Géographique Interarmées, Commandement Interarmées de l’Espace, 28e Groupe Géographique, 61e Régiment d’Artillerie, CPA10, CEAM, etc…) et permet aux intervenants de suivre l’actualité de la géographie de défense, de confronter leurs visions et de partager leurs expériences.

Facilitant les échanges au sein de la communauté de défense, ce type d’initiative permet d’instaurer un dialogue entre les différentes entités et d’identifier les interlocuteurs. Avec des facilitateurs, cette démarche pourrait constituer un terreau favorable au développement d’une véritable culture du GEOINT interarmées. N’est-ce pas le fondement même du GEOINT que de valoriser le partage et créer des synergies multi-domaines ? Serions-nous à l’aube de l’émergence d’une communauté du GEOINT interarmées ? Si l’implication du Centre de Renseignement Géospatial Interarmées (CRGI) dans ces séminaires pourrait être un symbole fort, il faudra cependant veiller au développement d’une doctrine en phase avec les besoins opérationnels afin d’imprégner les armées de cette culture aujourd’hui devenue indispensable.

Jean-Philippe Morisseau

 

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