Au cours de ces dernières années, le GEOINT s’est révélé comme un facteur clé de la réussite opérationnelle en permettant d’apporter des réponses rapides aux chaîne de commandement comme aux combattants sur le terrain. Le besoin de produits précis et accessibles à la demande des utilisateurs s’est considérablement accru de nos jours et tient aujourd’hui un rôle central dans la compréhension de l’environnement opérationnel.

En témoigne les images de la récente bataille de Mossoul où le GEOINT est mis en oeuvre au plus prêt de l’action pour appuyer l’exécution des manœuvres tactiques des forces armées Irakiennes comme pour l’application d’appui feu d’artillerie ou aérien rapproché (Close Air Support – CAS). L’utilisation d’outils cartographiques mobiles permet de soutenir efficacement la coordination des forces sur le terrain grâce à des images satellitaires actualisées et associées a des surcouches de renseignements multi-INT.

Si le GEOINT joue un rôle croissant dans les opérations d’aujourd’hui, c’est avant tout grâce à sa capacité a amener la connaissance par la fusion dynamique d’informations géolocalisées directement dans les mains de l’utilisateur final, ce qui est fondamental dans la conduite d’opérations interarmées. Le partage d’informations est crucial pour assurer la compréhension mutuelle de la situation tactique auprès des éléments engagés.

Une vision partagée de la situation opérationnelle

Le besoin de partager et visualiser des informations situationnelles en temps réel à différents niveaux échelons est une réalité de la conduite d’opérations militaires contemporaines dites « network centric » (réseau centrée).

De fait, le Blue Force Tracking (BFT) permet de partager en temps réel la position des troupes « amies » sur une interface cartographique via les différents dispositifs de localisation qui équipent les forces armées. Le Red Force Tracking (RFT) quant à lui, permet de répondre à un autre besoin prégnant des forces, qui est de localiser les menaces ou activités hostiles issues d’observations directes ou par l’emploi de dispositifs de surveillance.

Le concept de la Common Operation Picture (COP) illustre bien cette tendance, mêlant à la fois renseignement et données tactiques sur une interface cartographique, la COP est motivée par le besoin de créer une base de connaissances commune d’une situation stratégique, opérative ou tactique passée et présente relative à une zone géographique d’engagement afin d’appuyer une chaîne décisionnelle et favoriser des prises de décisions rapides. Si le concept n’a rien de nouveau, les nouvelles technologies informatisées et les échanges de données en temps réel permettent aujourd’hui de le mettre en perspective, en facilitant l’accès à des informations plus complètes et plus adaptées.

En effet, si la finalité de la COP est de contribuer à la compréhension de l’environnement opérationnel, la capitalisation et l’exploitation des informations collectées vont permettre de révéler un « potentiel de situation » pouvant conduire à des analyses renseignement ou prédictives afin d’anticiper l’évolution d’une situation et orienter les capteurs du renseignement militaire. Complémentaires, la valorisation de ces données contribuent à une compréhension pertinente et rapide d’une situation ou d’un environnement et permet d’alimenter la réflexion et l’action, éléments clés du succès des opérations.

Le temps réel, le nouveau tempo du GEOINT

L’engouement des opérationnels pour le GEOINT témoigne des besoins essentiels pour soutenir la préparation comme la conduite d’opérations militaires. Aujourd’hui, l’accélération du tempo des opérations tend à réduire la boucle de décision OODA (Observation, Optimisation, Décision, Action) et requiert une forte réactivité de la chaîne du renseignement en retour. La réactivité décisionnelle est d’autant plus importante dans une action de coercition lorsque les troupes sont au contact. Cette tendance pousse le GEOINT à s’adapter continuellement pour fournir à ses utilisateurs des produits et analyses de qualité dans des délais toujours plus courts.

Cette nouvelle approche connectée bouscule les habitudes et témoigne d’une véritable mutation du processus de collecte et de distribution du renseignement. Ce modèle s’oriente de plus en plus vers un service à la demande impliquant un raccourcissement du cycle traditionnel du renseignement. Si la multiplication des capteurs et innovations en la matière contribuent aujourd’hui à cette vision, l’avènement des drones a définitivement permis d’ancrer le GEOINT dans cette démarche sur les théâtres d’opérations grâce à la Full Motion Video (FMV).

Le concept de la « persistent surveillance » et l’utilisation de flux vidéo continus a en effet permis d’apporter une vision temps réel de l’environnement opératif auprès des décideurs comme des combattants. Si la FMV évoque en premier lieu l’emploi des drones, il existe en réalité une multitude de systèmes équipés de moyens d’observation comme les ballons captifs récemment employés en Afghanistan pour sécuriser les camps ou encore les pods de désignation laser qui équipent certains avions et permettent la retransmission de flux vidéo aux opérateur au sol grâce au système ROVER employé par les équipes JTAC (Joint Terminal Attack Controler).

Sur un aspect plus tactique encore, la vague numérique « connectée » a également révolutionné l’emploi de l’arme aérienne. Avec la technologie du Digitally Aided Close Air Support (DACAS) et le GEOINT, les équipes JTAC disposent désormais d’outils permettant de renseigner et transmettre en temps réel les éléments indispensables aux avions en vol (dont notamment la situation tactique) pour conduire des missions de ciblage avec une grande efficacité.

Une nouvelle ère, de nouveaux challenges

Amener des produits GEOINT à la demande des utilisateurs en opération reste un challenge globalement ambitieux et de nombreux défis restent à relever pour concrétiser cette vision au plus proche du temps réel. Ces dernières années, la rapide expansion des demandes de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR) a donné lieu à une véritable explosion des plateformes informatiques et coûts de traitement des informations. Le concept de numérisation du champ de bataille a atteint son paroxysme et propulsé les forces armées dans l’ère du Big Data, transformant chaque personne ou système en capteur et submergeant les analystes d’informations au point que le traitement, l’exploitation et la diffusion de ces données (Processing, Exploitation, and Dissemination – PED) puisse paradoxalement devenir un facteur limitant plutôt que bénéfique.

Force est de constater que malgré les innovations, ces tendances ne convergent pas et que l’analyse des masses d’informations collectées, leur compréhension et la prise de décisions qui en découlent risquent de constituer des goulets d’étranglement pouvant ralentir le tempo opérationnel. De plus, il est important de souligner que l’emploi de solutions innovantes telles que les architectures distribuées (comme le Cloud Computing) pour optimiser les temps de traitement et d’analyse des informations ne pourront jamais se soustraire au temps nécessaire à la planification ainsi qu’a l’acquisition du renseignement.

Le cadre multinational de certaines opérations mets aussi l’accent sur le besoin croissant d’interopérabilité du renseignement comme des outils et plateformes utilisées par les armées. Si l’harmonisation des protocoles et standards facilite aujourd’hui nombre de ces échanges, certains obstacles demeurent. La classification des informations partagées ainsi que la sécurité des systèmes interconnectés reste notamment un sujet de préoccupation majeur des forces armées et est soumis à de fortes contraintes.

pc-tac-2-sasnombre_v2Dans une autre mesure, l’ensemble de ces challenges dépendent du dimensionnement des réseaux de communications sans lesquels aucun partage d’informations ni collecte de données serait possible dans les meilleurs délais. L’accroissement du volume de données qui transite sur les théâtres d’opérations représente un véritable défi pour les futures technologies réseau. Un exemple marquant de cette problématique dans les forces françaises a été les débuts de l’utilisation du pod de reconnaissance RecoNG du Rafale sur les théâtres d’opérations, sans solution de compression, les images de très haute résolutions produites étaient beaucoup trop volumineuses pour être transmises via les réseaux de communications.

Des projets innovants et prometteurs

Si la valorisation en temps réel de grande quantité d’informations paraît encore utopique, les utilisateurs sont déjà habitués à consulter et partager des informations géographique à la demande grâce aux technologies civiles. Dans les armées, les besoins sont identifiés et de nombreux efforts pour y répondre on déjà permis à des solutions innovantes de voir le jour et certaines d’entres elles sont déjà déployées en opération.

Des initiatives comme le projet BULDOG porté conjointement par les sociétés Géoide Crypto&Com et Impact permettent déjà d’apporter des réponses aux problématiques de partage d’informations en faisant le lien entre les nombreux systèmes employés dans les armées (Liaison 16, BFT, RFT, ICC, Sitac etc…) grâce à des connecteurs logiciels adaptatifs, afin de stocker et partager l’ensemble des données tactiques produites sur un théâtre d’opération pour alimenter les systèmes de renseignement comme de commandement. L’utilisation de passerelles dites « multi-niveaux » permettent notamment de solutionner les problématiques de classification lors de l’interconnexion des différents systèmes employés.

La prise en compte de la grande variété de protocoles et standards par les outils cartographiques mis en oeuvre par les forces armées permet une meilleure intégration du GEOINT sur le terrain comme dans les structures de commandement. C’est le cas de la Delta Suite, un MGIS (Military Geographic Information System) utilisé par les unités du Commandement des Opérations Spéciales (COS) qui permet notamment d’exploiter des flux vidéos FMV ainsi que leurs métadonnées associées. L’exploitation de ces données permet de visualiser sur une même interface un ou plusieurs flux vidéos simultanément, d’afficher leur empreinte au sol sur le référentiel cartographique, de visualiser la position des différents vecteurs aériens en vol ainsi que recevoir ou transmettre des données tactiques en temps réel avec d’autres réseaux et systèmes (dont notamment la plateforme BULDOG).

Les innovations dans le domaine du GEOINT ne sont pas en reste en France, comme en témoigne également le récent projet GEOTAC soutenu par la Mission Innovation et Participative (MIP) du Ministère de la Défense. Ce projet ambitieux veut apporter les clés de compréhension de l’évolution envisageable d’une situation tactique en exploitant à la fois les données collectées par la COP et les données géophysiques opérationnelles grâce à des algorithmes de « Deep Learning » développés par la société Géoide.

Un avenir tourné vers l’intelligence artificielle

L’omniprésence du GEOINT auprès des combattants comme des structures de commandement souligne son rôle important dans les forces armées d’aujourd’hui. L’exigence des opérationnels envers cette discipline est grandissante pour assurer leur soutien, offrir une meilleure interopérabilité entre les systèmes et simplifier le partage d’informations en temps réel.

Cependant, le volume croissant d’informations produites sur le champ de bataille pousse les armées à se tourner vers de nouvelles solutions, plus automatisées et intelligentes afin d’optimiser le traitement, l’exploitation et la dissémination du renseignement. De nouveaux outils et compétences seront nécessaires aux analystes pour assurer la diffusion de produits pertinents à la demande des utilisateurs.

C’est dans ce cadre que l’intelligence artificielle est amenée à se développer car elle offre de nombreuses perspectives au GEOINT. Que ce soit pour rationaliser efficacement les masses d’informations collectées sur les théâtres d’opérations et en extraire de la valeur, pour déceler et identifier des « signaux faibles » ou encore anticiper l’évolution de situations tactiques envisageables grâce à des modèles mathématiques, son rôle sera indispensable dans les années à venir.

Ce qui semble clair aujourd’hui c’est que les forces armées continueront d’exiger un appui GEOINT opportun et précis pour soutenir leurs déploiements présents et futurs et contribuer à l’optimisation de leur efficacité.

Jean-Philippe Morisseau

Bibliographie

  1. Beckett K., « The future of Earth Observation », http://geoawesomeness.com/future-earth-observation-predictions-dr-keith-beckett-chief-scientist-urthecast/
  2. Asencio M., « Un exemple d’opération en réseau: l’appui feu rapproché en combat urbain »,  https://www.frstrategie.org/publications/notes/web/documents/2006/20060602.pdf
  3. Magazine TTU online, « L’intelligence artificielle au service des opérations », http://www.ttu.fr/lintelligence-artificielle-service-operations
  4. Raynal J., « La gendarmerie veut anticiper les crimes à coups de Big Data et d’analyses prédictives », https://www.industrie-techno.com/la-gendarmerie-veut-anticiper-les-crimes-a-coups-de-big-data-et-d-analyses-predictives.42267
  5. Galligo D. , « Big Data, petite synthèse : quelle évolution ? », http://blogs.sciences-po.fr/prospectibles/2014/07/12/big-data-petite-synthese-quelle-evolution/
  6. Société Impact, « Présentation Delta Suite C2 », http://sas-impact.com/c2-2/ 
  7. Kaplan M., « Joint services talks news approaches for PED », http://trajectorymagazine.com/got-geoint/item/2191-joint-ped-panel-discusses-challenges.html
  8. CICDE, « Représentation Géophysique Opérationnelle », N°079/DEF/CICDE/NP
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