La décennie décisive du GEOINT (1ère Partie)

Cet article de Matt Alderson publié dans Trajectory magazine en 2014, retrace les événements successifs qui ont mené à la création de la NGA et du concept du GEOINT. Outre l’aspect chronologique, cet article riche en témoignages souligne les difficultés rencontrées pour aboutir à cette nouvelle infrastructure dédiée à la production de GEOINT. En effet, si les agences américaines ont su se remettre en question pour s’adapter aux nouveaux défis et besoins des forces armées, la révolution ne s’est pas faite sans douleur et la concrétisation de cette vision à pris du temps pour s’imposer auprès des différents acteurs de la défense.

Le terme GEOINT fût officiellement adopté en 2004, 10 ans plus tard, le GEOINT est devenu une discipline de premier plan.

Lorsque la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA) fût créée le 24 novembre 2003, le concept de la Geospatial Intelligence (GEOINT) n’en était qu’à ces balbutiements. Si les graines de cette discipline ont été semées il y a des décennies, il ne manquait qu’un terreau fertile pour réunir les conditions permettant au GEOINT de croître et développer une communauté avec des méthodes et savoir-faire éprouvés. Une décennie plus tard, le GEOINT s’est imposé comme étant une discipline incontournable dans le déroulement des opérations militaires et la gestion de crises.

Analyste retraité de la NGA, Paul Weise se souvient que la majorité des gens ont accueilli le GEOINT avec beaucoup de méfiance les premières années, le terme était alors méconnu et son périmètre encore flou. Les événements qui se sont déroulés au cours des dix dernières années ont conféré une grande crédibilité à la discipline.

En effet, il aura suffi de seulement dix ans au GEOINT pour trouver sa place aux côtés des autres disciplines du renseignement et de s’y mesurer. Si l’histoire du GEOINT a démarrée dans une zone de guerre, son développement l’a mené bien au-delà aujourd’hui.

Genèse du GEOINT

L’histoire du GEOINT s’inscrit dans la continuité de celles de deux métiers distincts. Le premier,  le métier de la cartographie depuis ses origines née de dessins rupestres préhistoriques de collines et de vallées. Dans la Babylone Antique, les cartes sculptées sur des tablettes d’argiles représentaient des repères et des lignes de propriété est étaient utilisées pour l’urbanisme et le titrage foncier. Peu de temps après, les Grecs anciens ont commencé à cartographier la terre, une tradition qui a été suivie des siècles plus tard par des cartographes européens qui ont navigué dans le monde aux côté des explorateurs de l’ère de la Renaissance. Aux Etats-Unis, la cartographie a été essentielle à la victoire des colons pendant la guerre révolutionnaire, au succès de l’armée de l’Union pendant la guerre civile ainsi qu’à l’expansion vers l’ouest initié par Lewis et Clark en 1804. Au fur et à mesure que les points d’observations ont gagné en altitude, aux ballons, avions et finalement aux satellites, les cartes ont progressivement évoluées.

Le second métier à l’origine du GEOINT n’est autre que l’imagerie. En 1858, juste 32 ans après que la première photographie ai été prise, le photographe français Gaspard-Félix Tournachon pris la première photographie aérienne au monde à partir d’un ballon au-dessus de Paris. Depuis cet exploit, les efforts pour photographier la terre depuis l’air n’ont jamais cessés, des cerfs-volants, pigeon et finalement avions ont successivement servi de vecteur aux appareils photographiques. Cette pratique s’est rapidement développée durant la 1ère Guerre Mondiale pour atteindre son apogée durant la 2nde Guerre Mondiale.

La cartographie et l’imagerie ont gagné d’avantage d’importance pendant la guerre froide donnant naissance au National Photographic Interpretation Center (NPIC) de la CIA dès 1961 ainsi que la Defense Mapping Agency (DMA) du Departement Of Defense en 1972. Lorsque la guerre froide pris fin en 1989 et que le conflit du Golfe débuta en 1990, c’est la convergence (ou plutôt le mariage) de ces deux organismes qui engendra les prémices du GEOINT.

« La communauté  du renseignement a réalisé à ce moment-là que nous devions faire quelque chose de différent dans le sens de la cartographie et du renseignement d’origine image (ROIM) », déclara Orrin Mills, directeur adjoint de la Direction Acquisition Imagery Intelligence Systems du National Reconnaissance Office (NRO).

Pendant la guerre froide, les objectifs étaient la plus part du temps fixes ou d’ordre stratégique. Tandis que lors de la guerre du Golfe, les cibles étaient souvent mobiles et même parfois cachées. Traiter des cibles nécessitait alors l’emploi d’armes guidées de haute précision exigeant la mise en œuvre d’une imagerie de meilleure qualité et des cartes actualisées. Deux points cruciaux qui ont fait défaut aux commandants de l’armée américaine pendant ce conflit riche en enseignements.

Nominé directeur de la CIA en 1995, John Deutch a affirmé lors de son audition que sa priorité était la création d’une agence qui deviendra plus tard la National Imagery and Mapping Agency (NIMA). Les leçons tirées de l’opération Desert Storm avaient convaincu Deutch et Perry que l’imagerie et la cartographie accomplirait un meilleur travail conjointement que séparément. Les chefs d’état-major ont partagé cet enthousiasme pour l’engagement de précision sur les produits destinées aux forces armées et en juillet 1996, le Joint Vision 2010 fut publié par Bills Owens et considéré comme une feuille de route stratégique pour aider l’armée américaine à y parvenir. Peu de temps après en 1997, le National Defense Authorization Act  visant à définir le budget et dépense du département de la défense américain a entériné la création de la NIMA.

220px-letitia_long«Consolider les moyens images et cartographiques de la nation en une seule entité a été le coup d’envoi de la création de la communauté GEOINT, » affirme Letitia Long, ancienne directrice de la NGA, une ancienne ingénieure naval qui en ce temps venait d’intégrer le Defense Intelligence Agency (DIA) en tant que directrice adjointe des systèmes d’informations et services. «Développer et organiser la masse critique de professionnels de l’imagerie et de la cartographie afin qu’ils puissent travailler efficacement sous le couvert d’une même agence a été une avancée majeure qui prendre des années et des années à accomplir. »

Bien que cette discipline n’ait pas encore de nom à cette époque, le GEOINT était né.

Deux disciplines, un avenir

Lorsque la NIMA fût créée le 1er octobre 1996, elle fusionna la DMA, le NPIC, le Central Imagery Office and Defense Dissemination Program Office du Département de la défense américain, ainsi que d’autres agences fédérales. Cette fusion sembla logique, mais ne fût pas si simple.

2-disciplines

« Faire travailler ensemble des cartographes et des analystes images a été une sorte de révolution culturelle », selon Don Vance, directeur des programmes de Geospatial Intelligence chez Boeing Systems Group. « La route était semée d’embûches ».

Le ressentiment et guerres intestines entre cartographes et experts de l’imagerie ont donné du grain à moudre aux opposant de cette intégration qui se sont ralliés autour de l’idée de créer une « Commission NIMA » afin de passer en revue la nouvelle agence et, en exposant ces dysfonctionnements, de la démanteler. Suite à une requête du congrès, une commission fût formée à la fin de l’année 1999. Les résultats publiés en décembre ont confirmé les querelles intestines mais également doublé la mise sur la vision de la NIMA.

La commission conclue que la prometteuse convergence entre la cartographie et l’imagerie en un service d’information géospatiales unifié était encore à réaliser et que la NIMA continue de faire face à des problèmes d’héritage. Néanmoins, la Commission estima que la mise au point d’un système d’information spatiales robuste est essentielle pour atteindre les objectifs de sécurité nationale au XXIe siècle.

La commission finit par conclure que la NIMA n’avait pas besoin d’être dissoute, mais plutôt de repartir du bon pied.

15482f95« Le rapport de la commission NIMA fit de manière très censée un cas éloquent de ce qui allait bientôt être appelé GEOINT, et je fûts chargé de l’amener à la vie, » déclara le Général James Clapper, qui devint plus tard le 3e directeur de la NIMA le 13 septembre 2001. « J’ai démarré deux jours après les attentats du 11 septembre 2001, et il était bientôt clair que la notion fonctionnelle issue du mariage des domaines de compétences disparates était bien fondée. »

Les recommandations de la Commission de la NIMA visaient à combler les failles culturelles mais également au dépassement des activités individuelles des organisations précédentes, telles que la production de carte et l’analyse d’images, dans une approche plus intégrée.

ngaSous la direction de Clapper, les hauts responsables de la NIMA décidèrent qu’un changement de nom aiderait l’agence à atteindre ces objectifs. C’est au cours de cette démarche que « precision intelligence » devint « geospatial intelligence » et que la National Imagery and Mapping Association (NIMA) fût rebaptisée la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA).

Le nom changea officiellement en 2003, lorsque le Congrès passa le National Defense Authorization Act pour l’année fiscale 2004, décrivant le terme « geospatial intelligence » comme étant « l’exploitation et l’analyse de l’imagerie et de l’information géospatiale pour décrire, évaluer et représenter visuellement l’environnement physique et activités géographiquement référencées sur terre. »

« La création d’une nouvelle image de la NIMA en tant que National Geospatial-Intelligence Agency et la création du concept de GEOINT aida à instancier deux éléments essentiels qui manquaient jusqu’alors : l’unité de l’effort et l’unité de l’effet. » Expliqua Letitia Long. « Bien que nous ayons réunis physiquement un certain nombre de personnes, le directeur Clapper unifia nos efforts vers un seul et unique objectif : Le GEOINT et les effets positifs de l’association de données cartographiques avec de l’imagerie pourrait avoir sur la conduite d’opérations militaire et la définition des politiques à mener. »

Le fait que la nomenclature n’incluait ni les mots « cartographie «  et « imagerie », suffit pour faciliter l’unification des deux disciplines.

« Nous sommes très fiers de notre histoire » témoigne Robert Cardillo, ancien analyste image de la NIMA aujourd’hui directeur adjoint pour l’intégration du renseignement. « Si vous étiez issus de la filière imagerie, vous ressentiez une sorte de compétition malsaine avec l’autre camp. En renommant notre agence, cela changea notre perspective, nous devions désormais joindre nos efforts, et ça a vraiment été nécessaire. »

Etonnement, l’un des éléments les plus importants de ce nouveau nom fût le trait d’union de « geospatial-intelligence, » faisant de la NGA un acronyme à trois lettres. Alors que l’acronyme à quatre lettres de NIMA donnait plutôt le sentiment à ses membres de faire partie d’une agence reléguée à rôle de soutien de second plan tandis que NGA était cependant prêt à jouer un rôle de premier plan.

Le brouillard de guerre

La levée du « brouillard de guerre » a été l’impulsion pour créer la NIMA, et par la suite la NGA. Cependant, à la suite du 11 septembre, les opérations Enduring Freedom et Iraqi Freedom sont rapidement devenues des théâtres de mise à l’épreuve d’une importance critique.

En raison du challenge que représentaient ces environnements opératifs, le GEOINT était attendu pour soutenir ces conflits d’une manière où aucun conflit américain ne l’avait été précédemment.

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« Nous étions plus focalisés sur des environnements urbains et complexes, ce qui nous a mené à demander des informations plus précises et de meilleure qualité, » explique Michael Harper, aujourd’hui chef de l’Army Geospatial Center’s Tactical Source Directorate.  «  A cause de l’origine tribale des populations locales (en Iraq et en Afghanistan), la géographie humaine et le renseignement humain sont également devenus des éléments importants. Cela nous a mené à développer des logiciels et systèmes pouvant archiver les informations et les rendre rapidement exploitables pour les chaines de commandements. »

Un exemple concret est la GEOCELL. Créée en 2004 par la National Security Agency (NSA), le programme amena des analystes de la NSA et de la NGA à travailler ensemble dans les locaux de la NSA afin de trouver et traquer les cibles ennemies.

«La GEOCELL a été le point d’entrée initial pour fusionner le GEOINT et le SIGINT ensemble en forme complémentaire du multi-INT, » expliqua Weise. «  Le travail de la GEOCELL durant le conflit en Iraq était inimaginable. L’effet qu’ils ont eu sur la production de renseignement eu un impact immédiat. »

Les effets ont été tels que les analystes de la NGA ont ensuite été projetés sur les théâtres d’opérations aux côtés des unités combattantes avec d’autres analystes issus des différents domaines du renseignement tels que le National Counterterrorism Center et le National Counterproliferation Center établis respectivement en 2004 et 2005.

« Les chefs militaires n’iraient plus en guerre sans analystes de la NGA après le 9/11 » affirma le directeur des opérations stratégiques de la NGA, John Sherman. « Le GEOINT devint littéralement indispensable. »

L’avènement des drones et des flux vidéo persistants (full-motion video) rendit les analystes de la NGA encore plus indispensables.

« Lorsque les Global Hawk et Predators ont été déployées en Iraq et en Afghanistan, ce fût un tournant important pour l’armée car l’imagerie et devenue disponible sur demande »

« Pendant la Guerre Froide, une reconnaissance suffisait. Dans cette guerre, cette approche était largement insuffisante. Il y a eu plus de missions de surveillance, car nous ne pouvions pas répondre à certaines questions avec un regard uniquement périodique sur certains objectifs. »

« Je vois ce qui est arrivé à Abbottabad comme un événement culminent, » affirme Sherman. « C’est par la mise en pratique de nos idées sur des théâtres comme l’Iraq et l’Afghanistan que nous avons peaufiné notre savoir-faire et que nous en sommes arrivés là »

Après une décennie de guerre, le GEOINT n’avait plus besoin de se battre pour se faire une place à la table des grandes disciplines du renseignement, il en avait indubitablement gagné une.

Fin de la 1ère partie.

Lire la 2eme partie de l’article

Article original: http://trajectorymagazine.com/component/k2/item/1683-the-defining-decade-of-geoint.html

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